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26/07/2015

Philippe Saurel, plus Bonaparte que Jaurès ?

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C'est à la fin du mois de juin que le maire de Montpellier, Philippe Saurel, a publié un essai intitulé « Réparer la République » (Éditeur Privat). Mais ce manifeste est aussi l'expression d'un projet politique que Philippe Saurel veut porter aux élections régionales après l'avoir validé aux municipales puis aux départementales.

Étant moi-même candidat aux régionales de décembre 2015, la lecture du livre de Philippe Saurel était un exercice obligé. J'avoue que j'ai abordé cette lecture avec un a priori plutôt positif, ayant suivi avec attention les initiatives de Philippe Saurel à la mairie de Montpellier, et son premier bilan d'étape lui est assez favorable (cf. note du 20 juin). Une première différence entre nous est notre relation aux partis politiques ; il a quitté un Parti Socialiste moribond en 2013 quand je continue de militer au sein d'EELV.

Dans son livre, Philippe Saurel consacre en effet de nombreuses pages aux partis politiques ; il les confronte à la « politique de projets » qu'il promeut et à laquelle ces derniers auraient renoncé pour des intérêts bien moins nobles. Nul doute que le divorce entre Philippe Saurel et le Parti Socialiste, dans le contexte pré-électoral des municipales de Montpellier en mars 2014, a été une séparation difficile dont il conserve de vifs griefs. Par ailleurs, son avis sur les partis politiques se fonde principalement sur son parcours au sein du Parti Socialiste, un parti qui ne produit plus de projet depuis fort longtemps et qui se contente d'exister dans le jeu stérile des alternances démocratiques.

Mais l'obsolescence d'un système justifie-t-elle de le condamner définitivement ? Est-ce qu'au contraire il ne faut pas essayer de moderniser et d'améliorer ce système ? Et d'ailleurs, Syriza comme Podemos que Philippe Saurel cite fréquemment dans son essai ne sont-ils pas une réponse à ce constat négatif sur le fonctionnement des partis politiques traditionnels ? La contestation citoyenne des indignés espagnols n'a-t-elle pas finalement pris la forme d'un parti politique ? Ce même parti, Podemos, qui vient de remporter les municipales à Madrid, à Barcelone et dans d'autres villes d'Espagne.

Et qu'aurait été le parcours politique d'un Jean Jaurès sans les partis politiques, lui qui participe à la création du Parti Socialiste en 1902 puis à la création de la SFIO en 1905 ? Philippe Saurel reproche aux partis politiques d'être dogmatiques, mais l'opposition dogmatique entre Jean Jaurès et Jules Guesdes dans l'affaire Dreyfus est loin d'être futile, elle révèle au contraire l'humanisme que Jean Jaurès plaçait avant la lutte des classes.

 

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N'est-ce pas le pacifisme dogmatique de Jean Jaurès qui lui a coûté la vie ? Aurait-il du occulter ce volet-là de son militantisme politique pour être beaucoup plus un homme politique « de projets » ?

Et c'est par un sophisme que Philippe Saurel rebondit : « les citoyens rejettent de plus en plus les partis politiques aux élections » et « sa démarche a rencontré du succès aux élections municipales puis aux départementales », il en découle donc que « Philippe Saurel propose une alternative qui elle seule pallie les carences d'un système politique sclérosé ». Mais ce qui manque dans cette démonstration, ainsi que dans le livre, c'est la présentation d'orientations politiques ; ou ne serait-ce que d'indiquer qu'elles sont essentielles. Car le Président de la Métropole explique que dans l'exercice de son mandat il « prend » des projets du Front de gauche, qu'il « prend » des bonnes propositions de l'UMP et du centre, et qu'il « prend » aussi les propositions pertinentes du PS ; ça fait un peu " cocktail de circonstance ", mais ça ne structure pas un projet politique sur la durée d'un mandat.

La liberté qu'il revendique aujourd'hui, en dehors des partis politiques, mais avec les partis politiques qui vont dans le sens de l'intérêt général, n'est pas un argument suffisant. Et en citant Étienne de la Boétie dans son Discours de la servitude volontaire, Philippe Saurel reprend à son compte la revendication d'une liberté qui s'oppose à la soumission, d'une volonté qui provoque la tyrannie. Mais La Boétie a écrit cet essai au 16ème siècle, dans un monde où la servitude était un héritage. Aujourd'hui, et vis à vis de la République, peut-on parler de servitude ?

Mais ce qui ressort principalement dans l'essai de Philippe Saurel, c'est l'amalgame entre une bonne gouvernance et une orientation politique pour laquelle le peuple délègue sa souveraineté. J'adhère au triptyque transparence, proximité et modernité ; je suis favorable au tirage au sort des délégués des Conseils de quartier, pour « éviter le copinage », et j'ai un regard très positif sur les 18 premiers mois des mandats de Philippe Saurel, mais il manque dans son ouvrage un chapitre sur la légitimité démocratique des orientations stratégiques du mandat. Parce que se contenter d'un discours de la méthode et de la bonne tête de l'édile conduit plus souvent à la démagogie qu'à la démocratie.

En réalité, Philippe Saurel porte seul son projet. Et s'il est entouré de nombreux émules qui promeuvent sa démarche, le système formalisé dans ce livre ne constitue toujours qu'une démarche personnelle. Et quand il répond à la critique « Saurel est isolé », c'est par un : « comptez le nombre de personnes qui ont voté pour moi, quelle que soit leur appartenance politique ... ». Le chapitre consacré au territoire trahit la portée de cette démarche, « son parti politique, c'est le territoire », mais qui reste très localisé sur Montpellier. Car il est très insuffisant de vouloir « revenir à une pratique simple de la politique, organisée en fonction des hommes et des territoires et non en fonction des intérêts politiques des uns ou des autres, en un mot ne pas être inféodé aux chapelles politiques ». Cela suffit pour animer un Parlement des territoires, mais pas pour présenter aux citoyens à l'occasion d'une campagne électorale un projet de mandat.

Or, voilà un différend que j'ai avec Philippe Saurel, dans ce qu'il appelle la « République des communes », et qu'il confronte à la « République d'en haut », celle du gouvernement. Oui, les élus locaux ont à la fois une légitimité démocratique et une proximité citoyenne qui permet d'en faire des relais adéquats pour une politique territoriale, mais on ne peut pas occulter la République, celle que des citoyens ont instaurée en 1792 et qui depuis deux siècles est un modèle unique au monde. Unique, oui, car aucun autre pays ne place la liberté d'expression et la laïcité au même niveau que nous. Il ne faudrait pas oublier la République des « Nous sommes tous Charlie ! ».

En parallèle, Philippe Saurel insiste sur la démocratie qui s'exprime au travers des réseaux sociaux, inscrivant le mandat des élus dans un schéma de démocratie directe. Mais on connait le travers de cette forme de démocratie, elle a été théorisée sous le mandat de Nicolas Sarkozy : " un fait divers, une émotion et donc une loi ! ". Il est là le risque d'une prise directe des élus sur les réseaux sociaux, celui d'exercer son mandat au rythme des émotions. Par ailleurs, d'écrire que « le nouvel outil de la démocratie est le numérique » ou que « la nouvelle citoyenneté est celle des réseaux sociaux », c'est en exclure tous ceux qui ne vivent pas dans le monde virtuel du Web ; il y a ceux qui ne sont pas de cette génération-là, ceux qui n'en ont pas le temps et tous ceux qui refusent cet asservissement-là. Et la loi Renseignement que vient de valider le Conseil constitutionnel devrait dissuader les citoyens les plus attachés à leurs libertés de s'y épancher sans limites. Car, si Internet est une formidable ouverture sur le monde, les réseaux sociaux n'ont-ils pas quelques défauts ? Ils sont par exemple le meilleur vecteur de propagande des mouvements djihadistes ... mais dans une dimension moins extrémiste, ils permettent à des petits malins de profiter des confessions des usagers pour en faire de mauvais usages.

La citation de Philippe Saurel que j'ai découverte dans la conclusion du livre : « en marchant, on fait le chemin » (de Antonio Machado) fait écho à une autre que je cite souvent : « je marche pour savoir où je vais » (de Goethe). Nous nous accordons-là sur le fait que les certitudes, que les projets, bref que les plans tirés sur la comète sont des projections très incertaines de l'avenir. Combien de Présidents de la République et de Premiers ministres ont affiché le projet de renverser la courbe du chômage ? Mais cela ne m'empêche pas, bien au contraire, d'affirmer des valeurs, des principes et des orientations politiques majeures pour faire ce cheminement politique ; et de s'en donner les moyens !

Je suis un élu militant écologiste, et je trouve dans l'écologie politique des orientations qui structurent ma façon d'aborder les politiques publiques des assemblées où je suis élu ; et ça alimente mon action militante. Je pâtis moi aussi de la mauvaise image que véhiculent quelques leaders d'EELV, alimentant comme le décrit longuement Philippe Saurel la « perversion de la vie politique en fonction d'intérêts propres », mais nous sommes des milliers de militants à partager un même projet politique, sans compter tous les sympathisants et tous les associatifs qui se mobilisent pour un autre monde. Sur le capitalisme, sur la démographie, sur le consumérisme, sur l'énergie, sur l'alimentation, sur le matérialisme, sur la biodiversité, sur les ressources naturelles, ... j'ai des convictions qui sont publiques, sur lesquelles je communique et qui étayent mes interventions publiques.

Voilà ce qu'il manque dans le livre de Philippe Saurel, mais peut-être est-ce l'objet d'un prochain livre du même auteur ... J'estime que les citoyens ont besoin de savoir sur quels fondamentaux se bâtira le mandat d'un futur élu. Et si dans mon cas je suis "interchangeable" avec d'autres élus écologistes, quel autre élu(e) pourrait porter un même projet que celui que porte Philippe Saurel dans les mandats qu'il occupe, ou qu'il veut occuper ?

En conclusion, si Philippe Saurel est bien un acteur politique remarquable ici en Languedoc, c'est dommage qu'il donne plus de lustre à son " tiers bonapartiste ", conquérant, plutôt qu'à son " tiers issu de Jaurès ". Plus fidèle à l'esprit de Jaurès, il pourrait alors s'investir dans l'unité des formations politiques qui satisfont son "tiers anarchiste ", c'est à dire anti-système.

07/06/2014

La future carte du Languedoc ne doit pas occulter les questions de compétence

Les journalistes et les commentateurs politiques (y compris les femmes et les hommes politiques dont la seule activité consiste à commenter l'actualité) s'agitent avec frénésie sur la carte des 14 régions que le Président de la République a dessiné avec ses collaborateurs, mais est-ce bien là l'essentiel ?

Sur la démarche employée par François Hollande pour accoucher de sa nouvelle géographie administrative régionale, n'oublions pas que de nombreuses commissions se sont penchées sur la question depuis pas mal d'années. Le dernier en date est le Comité pour la réforme des collectivités locales, dit Comité Balladur, dont les travaux (77 propositions) au début du mandat de Nicolas Sarkozy ont servi de base de travail pour les parlementaires. Et déjà les 15 régions dessinées par le Comité Balladur début 2009 alimentaient de nombreuses controverses ...

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Et qu'au final l'actuelle région Languedoc-Roussillon fusionne avec Midi-Pyrénées, ce ne serait pas une aberration. Un clic sur Wikipedia Languedoc témoigne du bien-fondé historique de cette fusion, mais ça ne s'arrête pas qu'aux découpages royaux tant les liens sont réels entre les régions de Toulouse et de Montpellier. Ne serait-ce que le canal du midi ... D'accord qu'entre Alès et Tarbes les liens ne sont pas immédiats, mais c'est justement cette dimension administrative qu'il ne faut pas confondre avec les bassins de vie qui conserveront leur culture, leurs secteurs économiques historiques et des liaisons privilégiées avec des territoires voisins, même hors région.

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Si les communes et les départements sont des héritages de la révolution, les intercommunalités et les régions sont des périmètres administratifs plus récents liés aux vagues de décentralisation. Mais dans le quotidien de chacun, ces diverses tranches du mille-feuille sont peu perceptibles. Elles le deviennent par contre pour les associations ou les entreprises qui doivent se rendre à tous ces guichets pour monter un dossier. Et quand on sait qu'il faut obtenir une délibération de chacune des assemblées concernées pour pouvoir lancer une opération multi-subventionnée, le moindre investissement devient un chemin de croix.

Mais ce qu'occulte ce débat sur le découpage régional, ce sont les compétences qui seront ventilées entre les communes, les intercommunalités, la Région et les services de l'Etat. Ainsi, vu du Coeur d'Hérault, l'essentiel est de pouvoir créer de l'emploi localement, de pouvoir préserver un patrimoine naturel remarquable et surtout d'apporter à tous ses habitants les solidarités en matière de logement, de déplacements, de formation, de santé et d'accompagnement des plus défavorisés. Dans la dernière loi de décentralisation (loi de modernisation de l'action publique territoriale et d'affirmation des métropoles de janvier 2014), le législateur a décidé de créer des pôles d'équilibres territoriaux et ruraux. Ces nouvelles structures territoriales doivent se substituer aux Pays, issus des lois Pasqua et Voynet, ainsi que pour venir en complémentarité des futurs pôles métropolitains.

Au-delà des outils d'administration des territoires, c'est leur gouvernance qui est l'un des principaux facteurs de réussite, et sans oublier le dialogue avec les citoyens. Nous constatons bien qu'au-dessus de l'échelon municipal, la relation entre les citoyens et les élus s'estompe. Les citoyens connaissent assez peu leurs élus communautaires, mais aussi les conseillers départementaux et régionaux ; de façon symétrique, les élus des assemblées communautaires, départementales et régionales évoluent dans une bulle qui les éloigne des préoccupations quotidiennes de leurs concitoyens. Un EPCI comme la Communauté de communes du Clermontais, avec ses 21 communes et ses 25.000 habitants, reste une structure de proximité, mais l'élection des conseillers communautaires commune par commune est un handicap démocratique. Surtout pour une structure qui lève l'impôt et qui aura de plus en plus de compétences à gérer.

C'est le 18 juin prochain que les deux textes de loi seront présentés en Conseil des ministres, un texte pour le découpage régional et le calendrier électoral qui sera déposé dans la foulée au Sénat, un autre texte pour la répartition des compétences qui ira à l'Assemblée nationale après les élections sénatoriales de septembre. Et c'est ce second texte qui est important ; les parlementaires y apporteront d'ailleurs les amendements nécessaires. Quelle collectivité va suivre les dossiers sociaux (RSA, APA, FSL, ...) ? Quelle collectivité va accompagner les communes sur leurs installations d'adduction d'eau potable et sur leurs équipements d'assainissement collectif ? Avec la baisse drastique des dotations de l'Etat aux collectivités locales et avec une nouvelle répartition des ressources fiscales des collectivités locales, la question des missions et des moyens sera prépondérante.

En tous cas, la réappropriation par les citoyens de leur souveraineté démocratique sera la clé de toute réforme territoriale réussie. Il est urgent que les citoyens évaluent les politiques publiques engagées localement, qu'ils en fassent une critique constructive et qu'ils interpellent leurs élus sur quelques indicateurs clés : nombre de demandeurs d'emploi, nombre de personnes et de foyers vivant sous le seuil de pauvreté, nombre d'entreprises créées/détruites, nombre de formations dispensées, retours sur investissement des opérations économiques soutenues, consommation d'énergie, émission de gaz à effet de serre, surfaces de terres agricoles, etc. N'importe quelle entreprise met à jour un tableau de bord avec des indicateurs économiques qui l'aide à pérenniser son activité. Mais les collectivités locales en sont encore loin, leurs élus n'ont qu'un seul souci : être réélu la fois suivante :=(