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22/04/2015

Prospérité sans croissance, est-ce antinomique ?

Le terme « décroissance » étant négativement perçu, les partisans d'un autre modèle de développement soutenable, c'est à dire qui laisse aux générations futures une planète qui leur garantisse la jouissance de la même qualité de vie que celle qui est idéalisée aujourd'hui, voila le terme de « prospérité sans croissance ». Mais quand on interroge les écologistes sur ce que révèle ce terme, les réponses sont peu satisfaisantes.

Cécile Duflot a utilisé ce terme dans une interview au journal Le Monde le 31 mars ; les médias ont retenu que « le logiciel de Manuel Valls est périmé », mais la député écologiste de Paris précise : « Je lui ai dit (à François Hollande) ce que je répète sans cesse. Nous avons besoin d’un changement de modèle pour trouver le chemin d’une prospérité sans croissance ». La secrétaire nationale d'EELV Emmanuelle Cosse s'exprimait dans la même veine, toujours dans les colonnes du journal Le Monde le 21 avril : « Je repose toujours la même question : si la croissance ne vient jamais, que fait-on ? Notre question est de savoir comment on crée de la prospérité sans croissance ». Mais interrogée par Le Monde sur  « Comment fait-on de la prospérité sans croissance », Emmanuelle Cosse se contente de : « On crée des politiques d’investissement qui permettent de créer de l’activité et aussi des emplois ». Entre nous, ça ne casse pas trois pattes à un canard ;-)

« Qui aime bien châtie bien », alors je me permets de reprendre ces deux responsables d'Europe Écologie Les Verts, mais si la question était posée à François Hollande, à Manuel Valls, à Nicolas Sarkozy ou même à Marine Le Pen, je pense sincèrement que nous aurions de longs silences, ou alors des incantations au Green Washing.

Alors sommes-nous fatalement assujettis à ces expressions telle que « développement durable », le « buen vivir » d’Amérique du sud, ou encore la « sobriété heureuse » de Pierre Rabhi qui expriment une intention sans contenus intelligibles ? Il y a un économiste britannique, enseignant et chercheur qui se consacre à cet idéal de prospérité sans croissance, c'est Tim Jackson, et il y a consacré une étude en 2009 dont les contenus réactualisés font l'objet d'un ouvrage « Prospérité sans croissance - La transition vers une économie durable ». Je vous invite à suivre le lien précédent, on y trouve bien des réponses.

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Dans une société consumériste comme la notre, la prospérité est indissociable de l'acte d'achat ; et elle se mesure à la quantité de biens et de services que l'on peut consommer, et voire même que l'on peut accumuler. Sauf que ce modèle-là n'est pas viable ! Alors qu'il y a tant d'autres besoins qui prospèrent sans que nous en fassions des atouts explicites ; je pense à la durée de vie, à la santé, aux connaissances, à la liberté, à l'information, etc. Ce qu'il faut essayer de proscrire, c'est l'idée d'accroître une possession éphémère ; il faut par contre accroître ce qui fait notre qualité de vie tant que cela ne prive pas nos enfants de vivre aussi bien que nous.

Il est urgent que les responsables politiques prennent la mesure de cet enjeu planétaire et qu'ils mettent leurs politiques publiques en conformité avec l'exigence de soutenabilité de notre développement. De nos communes aux régions qui voient leurs missions s'écologiser au travers de la loi NOTRe, il y a des domaines où les élus peuvent agir sans délai : la mobilité, l'efficacité énergétique des logements, la qualité alimentaire et les circuits courts, l'économie sociale et solidaire, les énergies renouvelables, l'offre de services médicaux ou encore le sport, la culture et les loisirs qui n'ont pas qu'une dimension ludique.

Sans cette nécessaire sensibilisation sur le très long terme des citoyens et des élus, le reste est dérisoire.

29/08/2014

Du citoyen-travailleur au citoyen-consommateur, sur la voie de la zéro-résilience

Jusqu'aux années 70, le citoyen était entre autres un travailleur. Tous les progrès économiques et sociaux se sont basés sur le travail. Avoir un travail donnait un statut social, cela permettait de s'épanouir au sein de la société et c'était la condition pour fonder une famille, avoir un logement, etc. Et notre système social reste encore fondé sur le travail ; ce sont les cotisations sociales prélevées sur les salaires qui abondent les caisses des organismes sociaux.

Mais à partir des années 80, c'est le consommateur qui prend le dessus sur toute autre représentation de la société. Désormais, c'est "je consomme donc je suis". Un individu s'épanouit et s'identifie dans la société en fonction de sa consommation de biens et de services. Et c'est dès l'école que ce paradigme s'installe, avec de plus en plus tôt une véritable addiction à la consommation.

Paradoxalement, un indicateur comme le produit intérieur brut (PIB) mesure la production marchande et non marchande nationale, mais son principal facteur de croissance est la consommation des ménages et des entreprises. En même temps, les syndicats de salariés et les partis politiques de gauche continuent de faire des combats des travailleurs leur principale ligne de clivage. La question des 35 heures est à ce titre très symbolique ; les salariés français travaillent en moyenne un peu plus de 39 heures par semaine, faisant par la même gagner 4 heures supplémentaires par semaine aux salariés, mais supprimer la loi de Martine Aubry demeure un sujet de débat.

A droite, le passage du citoyen-travailleur au citoyen-consommateur ne change rien, car le capitalisme repose sur un accroissement de la production ; il y a cinquante ans cela créait plus de travail, et ça génère aujourd'hui plus de commerce de biens et de services. Mais quand le Parti Socialiste se met à défendre la croissance économique qui passe par plus de production des entreprises (politique de l'offre) et par plus d'achat des ménages et des entreprises (politique de la demande), il conduit le même projet que la droite de Sarkozy. Et le PS y ajoute un handicap, c'est qu'il promeut la consommation tout en conservant le travail comme principal paramètre des financements publics (cotisations sociales, assurances chômage, mutuelles de santé, retraites, impôts sur le revenu, ...).

En parallèle, et comme il y a de moins en moins de travail, c'est l'emploi salarié qui est devenu le principal moyen de redistribuer les richesses produites. C'est la vieille théorie du fordisme, l'industriel américain qui rémunérait convenablement ses salariés pour qu'ils puissent s'acheter des voitures Ford. Mais après que le marché de l'emploi se soit mondialisé, c'est à dire que les entreprises aient cherché à minimiser leur masse salariale, c'est la robotisation et le numérique qui vont demain remplacer près d'un emploi sur deux. Cf. étude du think thank Bruegel publié par le Nouvel Observateur) :

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Peut-être que d'ici 20 ans le Parti Socialiste aura assimilé tous ces bouleversements et qu'il proposera enfin des réformes financées par la consommation et non plus par le salariat, mais il se heurtera alors aux effets indésirables du consumérisme, à savoir que nous n'avons qu'une seule planète aux ressources finies et que nous la polluons sans penser aux générations futures.

C'est donc la consommation qui devient le problème prioritaire de la planète. Comment permettre à 7 milliards d'être humains de consommer les biens et les services essentiels sans obérer la capacité de la Terre à pourvoir les besoins des générations futures ? Nous le savons, si ces 7 milliards de personnes veulent vivre comme des américains, alors c'est de 4 planètes comme la Terre dont nous devrions disposer. En même temps, l'accès à l'éducation, aux soins, au logement, à l'eau potable et à une alimentation suffisante sont des minimums vitaux.

L'écologie politique tend à répondre à cette problématique, mais la classe politique y reste encore très imperméable. Dans son dernier livre De l’intérieur (Voyage au pays de la désillusion), Cécile Duflot y décrit par exemple un François Hollande totalement sourd à ces enjeux. Je la cite : « François Hollande n’a jamais été écologiste. L’écologie ne fait pas vraiment partie de son périmètre intellectuel. Les préoccupations des écosystèmes, de la biodiversité, du dérèglement climatique, lui sont étrangères. En productiviste classique, il est nourri par l’idée que seule la croissance vaut… Il est incapable de penser un modèle redistributif sans croissance… Quant à la loi de transition énergétique, elle stagne depuis des mois. François Hollande dit que c’est compliqué. Il dit toujours que « c’est compliqué »…François Hollande veut ménager tout le monde. Or, sur l’écologie, cela n’est pas possible. Sauf à ménager de fait toujours les mêmes lobbies, puissants, dont les intérêts sont précisément contraires à ceux de la défense de l’environnement…Je le ressens dès les premières semaines. Lors du premier Conseil des ministres d’août 2012, consacré au livret A, il est décidé de rebaptiser le livret développement durable en livret épargne industrie. Je proteste et obtiens gain de cause… »

J'ajoute qu'une société qui se focalise plus sur la consommation que sur le travail se fragilise. Plus nous automatiserons les tâches de production et de distribution, et plus nous ferons faire plusieurs fois le tour de la planète à nos biens de consommation, et plus nous prenons le risque d'être totalement démunis face à un aléa technologique ou naturel. Une coupure générale de l'électricité pendant plusieurs jours ou des avions et bateaux immobilisés pendant quelques semaines, et ce sont des millions de gens qui se retrouvent sans rien ! C'est le terme de résilience qui correspond à cette évocation de la capacité de nos sociétés à s'adapter à des changements aussi brusques que récessifs, mais c'est un mot qui n'appartient pas au vocabulaire de nos élites :=(

10/11/2013

Comment sortir du cycle infernal de la consommation ?

Quel que soit l'âge, le sexe, la nationalité, le métier et la culture, nous sommes tous désormais et en priorité des consommateurs. Et les publicitaires comme les agences de communication ciblent tous azimuts pour que les populations achètent des marchandises et des services. Et aujourd'hui, pour les grands de ce monde, je pense aux principales fortunes mondiales qui reposent justement sur le commerce, tout ralentissement de la consommation mondiale est un signal d'alarme à traiter en urgence.

Il y a cinquante ans, c'est la production qui était au coeur de notre économie, nationale comme mondiale. Et la place d'une entreprise comme Renault en témoigne, avec la célèbre formule d'un député gaulliste "Quand Renault éternue, la France s'enrhume". Mais la production agricole, la pêche, la sidérurgie et toutes les industries manufacturières occupaient la très grande majorité des actifs jusque dans les années 70. Et à l'époque, notre pays savait surmonter les crises, voire les guerres, car il disposait d'un appareil productif qui était mobilisable.

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Aujourd'hui, notre économie repose de plus en plus sur son offre de services et les citoyens consomment ces services (banque, assurance, restauration, tourisme, télécom, aides à domicile, ...), mais aussi des produits importés de toute la planète. Cette économie de la consommation est donc très sensible aux crises ! Et quand on nous répète que c'est grâce à la construction européenne qu'il n'y a plus de guerre en Europe, c'est une mystification ; il n'y a plus de guerre parce que ceux qui tirent les profits du commerce européen ne veulent pas que la consommation baisse. Nous devons consommer de l'essence, de l'eau, de l'électricité, du multimédia, des produits bancaires (avec intérêts ou agios), de l'alimentaire de grande surface, des loisirs, ... Et si nous montrons quelques signes de faiblesse, alors le crédit bancaire est là pour nous donner une petite bouffée d'oxygène. Le patron de la banque centrale européenne (BCE) ne vient-il pas de baisser une nouvelle fois les taux d'intérêts européens ? La BCE prête désormais à 0,25%, un taux qui favorise la consommation comme aux Etats-Unis (0,25%) ou encore au Japon (0,1%). A l'inverse, les fameux BRICS prêtent à des taux bien plus élevés : 6% en Chine, 8,25% en Russie et 9,5% au Brésil !

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"Je consomme, donc je suis", voilà comment le fameux doute méthodique de Descartes est réduit à néant. Car dans son "Cogito ergo sum", Descartes décrit un être pensant qui prouve jusqu'à l'existence de Dieu ; la pensée peut permettre de se rassurer sur sa propre existence, mais elle peut aussi faire adhérer à une idéologie collective. Or, l'homme moderne semble dépourvu de toute liberté de penser, il est devenu un simple consommateur matérialiste. Il ne faut pas oublier les propos de l'ancien patron de TF1, Patrick Le Lay : "Ce que nous vendons à Coca-Cola, c'est du temps de cerveau disponible". Cette phrase est abominable, mais elle résume très bien notre société productiviste et consumériste.

Mais imaginons que tout à coup la population prend conscience de la superficialité de ce modèle économique ! Allez, pas besoin d'acheter des cadeaux à Noël, pas besoin de changer de smartphone tous les ans, pas besoin de changer de voiture avant qu'elle ne soit vraiment usée, pas de week-end à Lisbonne avec easyJet, pas de week-end avec les enfants à eurodisney, plutôt un bon repas avec les copains à la maison que le Buffalo Gill, etc. Vous imaginez le cauchemar des patrons du CAC40 et du ministre de l'économie ? Non, justement, ils y pensent tous les jours et ils font tout ce qu'ils peuvent pour que nous puissions consommer à donf.

L'INSEE mesure régulièrement la consommation des ménages, et hormis quelques accidents de parcours dans les cinquante dernières années, la consommation des ménages a augmenté d'année en année, que ce soit pour les services ou pour les biens manufacturés :

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La consommation des ménages français est même le seul vecteur de croissance en ce moment, ni les exportations et ni l'investissement des entreprises sont en mesure de remplir les caisses de la nation.

Mais alors, comment en cette période de fort chômage qui nous vaut même une baisse de la note chez Standard & Poors la consommation des ménages français peut-elle encore croître ? Un article paru sur Slate.fr cet été a répondu partiellement avec l'invasion des "métiers à la con" ; l'idée sous-jacente étant que si la technologie pouvait nous permettre de ne travailler que 20 heures par semaine, le système valorise des métiers qui ne servent à rien afin que le modèle économique dominant ne s'effondre pas. Mais cette hypocrisie systémique engendre aussi beaucoup de mal-être au travail ! De plus en plus de salariés ne savent plus pourquoi ils travaillent, et pour qui. Derrière leurs tableaux Excel et leurs présentations Powerpoint, des centaines de milliers de salariés exercent des tâches qui ne sont plus en lien direct avec les consommateurs ou les clients. Tout devient virtuel, mais l'essentiel c'est quand même que les salariés restent des consommateurs !

Nos enfants ont-ils encore des métiers dans leurs rêves d'avenir ? Non, ils aspirent surtout à pouvoir consommer ; qu'importe l'emploi, même précaire s'il est bien rémunéré. Et cela conduit aussi beaucoup de jeunes des cités à vivre de petits trafics ... et il n'y a pas que les jeunes, on trouve cet appât du gain facile jusque dans certains services de l'Etat :=(

Or, le consumérisme est une quasi-religion et ses détracteurs sont des mécréants. Le mot "décroissance" est voué à la sainte inquisition. Pierre Rabhi s'en tire mieux avec sa "sobriété heureuse" ;-)

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Bon, mais on en sort comment ??? Certainement pas au travers de nos institutions toutes vouées au culte du consumérisme ... Et pas plus d'ailleurs avec une démocratie qui reproduit le même modèle de société, et cela de génération en génération. Alors la révolution ? Il y a longtemps que le mythe du grand soir s'est éteint, et si les sans-culottes de 1789 n'avaient rien à perdre, il n'en va pas de même de nos contemporains qui ont tous au moins un crédit sur les épaules et la maison de retraite d'un aïeul sur les bras ...

Je crois par contre beaucoup plus aux effets positifs de l'expérimentation, et ça commence sur tous nos territoires ruraux. Je fais sciemment cette distinction parce que les 40% de français qui vivent dans les 25 métropoles ou très grandes agglomérations françaises sont au coeur du système (elles produisent les deux tiers de la richesse nationale) ; l'excellent reportage de France 3 à la fin octobre, La France en face : la carte des fragilités sociales de Jean-Robert Viallet, réalisé à partir des études des géographes Christophe Guilluy et Christophe Noyé.

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Tous les espaces en bleu sur la carte ci-dessus sont des terrains d'expérimentation, pour des territoires en transition où une économie circulaire pourrait se développer. Les concepts sont bien documentés, des exemples existent et la réplication peut se faire sans limite. Mais il faut les bonnes personnes au bon moment et au bon endroit ...