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03/11/2017

Prisonniers politiques en Espagne : l'Europe a-t-elle tant peur des peuples ?

Deux leaders indépendantistes ont été incarcérés depuis le 16 octobre, la juge espagnole Carmen Lamena sanctionnant là un délit de sédition pour les manifestations qu'ils ont organisé le 20 septembre en Catalogne.

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Jordi Sanchez et Jordi Cuixart dirigent les deux principales associations indépendantistes de Catalogne, Omnium Cultural et l'Assemblée nationale catalane (ANC). La juge Carmela Lamela a ordonné l’emprisonnement de ces deux personnalités indépendantistes, car elle les accuse d’avoir organisé des manifestations dans Barcelone entre le 20 et le 21 septembre et d’avoir empêché que la police espagnole puisse mener son travail. Le gouvernement espagnol avait salué la décision de la juge, soulignant que c’est une façon de montrer que personne n’est au-dessus de la loi.

La même juge madrilène a inculpé ce 2 novembre les ex-ministres de la Généralité de Catalogne pour rébellion, leurs crimes étant d'avoir organisé un référendum le 1er octobre et d'avoir engagé un processus d'indépendance qui a conduit le Parlement Catalan a déclarer l'indépendance le 27 octobre. Huit membres de ce gouvernement sont aujourd'hui en prison, un neuvième qui avait démissionné du gouvernement avant la déclaration d'indépendance a été laissé en liberté contre une caution de 50 000 €, et cinq autres sont actuellement à Bruxelles d'où ils focalisent l'attention des médias européens. Le procureur de l’État espagnol a requis un mandat d’arrêt européen contre eux cinq, la juge Carmela Lamela devrait le valider ce vendredi 3 novembre.

Ci-après les huit ministres incarcérés le 2 novembre (les textes descriptifs sont extraits du site Web Equinox Magazine, les photos sont extraites du site Web du journal catalan La Vanguardia) :

Junqueras.jpgL’ancien vice-président Oriol Junqueras est le leader de la gauche républicaine (ERC). Il est donné gagnant dans les sondages lors des élections qui doivent se tenir le 21 décembre. Junqueras était absolument contre la stratégie de Puigdemont de se réfugier à Bruxelles. Les deux hommes qui ne se saluent plus depuis des jours, ont failli en venir aux mains lors des réunions marathons précédant la déclaration d’indépendance. Titulaire de l’économie, Oriol Junqueras avait chapeauté une grande partie de l’organisation du référendum et avait affronté le ministre des Finances espagnol qui avait bloqué les comptes bancaires de la Generalitat.

Turull.jpgJordi Turull est une ancienne gloire de PdeCat, le parti d’Artur Mas. Démonétisé politiquement, le processus indépendantiste l’a remis sur le devant de la scène. D’abord président du groupe majoritaire indépendantiste au Parlement et ensuite porte-parole du gouvernement, il a géré toute la communication du référendum et la diffusion des publicités autour du référendum qui avait été interdites par la justice espagnole.

Romeva.jpgRaul Romeva est un ancien député européen des écologistes catalans. Il est devenu tête de liste des indépendantistes de Junts Pel Si en septembre 2015. Au ministère catalan des Affaires étrangères, il a été très présent dans toute l’Europe pour tenter de convaincre les États de soutenir l’indépendance de la Catalogne.

Forn.jpgJoaquim Forn est membre du Pdecat d’Artur Mas. Il était adjoint à la sécurité à la mairie de Barcelone durant le mandat de Xavier Trias. Il jouit à ce titre d’une bonne réputation au sein de la Guardia Urbana de Barcelone. Ministre de l’Intérieur, il avait plusieurs fois demandé à ce que les Mossos d’Esquadra désobéissent à l’État espagnol. Forn était présent lors de la conférence de presse de Carles Puigdemont mardi à Bruxelles et a tenu des propos très durs contre le gouvernement espagnol

Rull.jpgJosep Rull est un membre du PdeCat d’Artur Mas depuis sa jeunesse. Il a sans succès essayé de prendre la tête du parti en 2016. Certains lui prêtent l’intention de vouloir se porter candidat pour son mouvement lors du scrutin de décembre 2017.

Mundo.jpgCarles Mundó, homme discret, titulaire de la justice, a fait ses premières armes en politique au sein du parti ERC ou il était conseiller municipal à Gurb (Osona). Carles Mundó était un des ministres les plus septiques quant à la déclaration d’indépendance.

Bassa.jpgDolors Bassa vient du monde syndical de la ville de Gérone au sein de l’UGT (la CGT catalane). Elle s’est rapprochée d’ERC pour finalement devenir ministre du Travail en janvier 2016.

Borras.jpgMeritxell Borràs est une figure historique du Pdecat depuis 1995. Elle a réalisé une grande partie de sa carrière dans la ville de L’Hospitalet de Llobregat. Ministre depuis juin 2015, elle avait montré en privé une grande réticence face à la déclaration d’indépendance. Elle était au côté de Puigdemont à Bruxelles, mais est rentrée mardi soir à Barcelone avec Joaquim Forn.

Le seul ministre libre - Santi Vila, proche d’Artur Mas, est considéré comme l’unique membre modéré de l’ancien gouvernement de Puigdemont. Proche des entreprises et de la présidente du Congrès des députés de Madrid Ana Pastor, Vila a présenté sa candidature contestée pour conduire PDeCAT aux élections de décembre 2017. Il opte pour une collaboration directe avec Madrid. En cas de refus du PDeCAT de l’investir, il créera son propre parti et se présentera à ce titre. Il a été libéré sous caution de 50.000 euros

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Il reste quatre ministres qui sont avec Carles Puigdemont à Bruxelles sous le coup d'un mandat d'arrêt européen, Clara Ponsati, Meritxell Serret, Antoni Comin et Lluis Puig.

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Le premier ministre espagnol, Mariano Rajoy, incarne une bien étrange démocratie en Europe, un État où l'on emprisonne des militants pacifistes d'une cause politique. Et qui plus est dans un État où la corruption reste impunie. Le parti du premier ministre, le Parti Populaire, enchaîne scandale sur scandale. Dans l'affaire Nóos, c'est l'infante Cristina d'Espagne qui est mise en examen en 2011, et c'est son époux, Inaki Urdangarin qui est condamné en février 2017 à 6 ans et 3 mois de prison, mais qui est laissé en liberté en attendant un second jugement en appel.

L'argument d'inconstitutionnalité du processus d'indépendance entrepris par la Catalogne depuis des années est absurde. Le Canada a été confronté au même problème à l'époque où le Québec revendiquait son indépendance. La Cour Suprême du Canada avait alors distingué la constitution elle-même des principes qui avaient dictés sa rédaction. Entre autres au Canada, l'un de ces principes est le fédéralisme, mais il y a aussi la démocratie, le constitutionnalisme, la primauté du droit et le respect des minorités. Et c'est sur la base de ces principes-là qu'un processus d'auto-détermination pouvait légalement se dérouler. L'exemple québécois est souvent cité dans des processus de sécession, et la Cour Internationale de Justice avait ainsi donné une suite favorable pour la sécession du Kosovo, ajoutant que c'était un cas d'espèce et qu'il ne saurait avoir une portée générale relative au « droit à l’autodétermination ou à l’existence d’un droit de sécession-remède ».

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Le fédéralisme est une option à étudier dans la cas de l'Espagne. Certains États européens ont déjà cette forme d'organisation comme l'Autriche, l'Allemagne ou encore la Belgique. Dans d'autres États, comme l'Espagne, les régions disposent d'une autonomie à géométrie variable. Le Royaume-Uni reconnait par exemple les « nations constitutives » que sont l'Angleterre, l’Écosse, le Pays de Galle et l'Irlande du Nord.

01/10/2017

Catalogne, quand l'Europe se fait Empire ...

Ce 1er octobre constituera désormais une date historique, tant pour la Catalogne que pour l'Europe. Les images de cette journée sont un mélange d'enthousiasme populaire, de responsabilité citoyenne, d'expression démocratique, et en même temps d'une répression étatique violente, aveugle et totalement figée. Le dictateur fasciste Fransisco Franco est mort en 1975, il avait pris le pouvoir militairement en 1939 contre la très jeune République Espagnole (1931). Pour beaucoup de Catalans, cette journée de violences policières les ramenaient 80 ans en arrière ...

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Les images de policiers empêchant les citoyens de voter et d'urnes confisquées, dans une grande démocratie européenne, c'est un véritable cauchemar. Quel message est ainsi envoyé à des milliards de citoyens du monde pour qui la démocratie est un idéal encore très lointain ?

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Mais pour l'Europe aussi ce 1er octobre s'inscrit dans le calendrier des dénis de démocratie ; les élites européennes ne supportent plus que les peuples d'Europe prennent la voie des urnes. L'Europe a déjà basculé dans le chaos, en 1939, et là aussi après que la Catalogne ait été abandonnée dans sa guerre contre le francisme.

Il y a 15 ans, le débat sur le traité de Maastricht a été un tournant dans la construction européenne, mais je me souviens que l'on discutait alors de citoyenneté européenne, de la place du Parlement européen, mais aussi de l'Union économique et monétaire. Et c'est une déconvenue que cette Europe-là serve principalement les entreprises internationales, les lobbies et les établissements financiers, plutôt que les peuples qui la composent. Il y a 15 ans, l'avenir de l'Europe ne semblait pas incompatible avec l'émergence de nouveaux États membres, issus d'un processus d'indépendance de régions des anciens États. Mais là nous sommes confrontés ce 1er octobre à une dure réalité ...

Alors, qu'est-ce qui peut encore donner envie d'Europe ? Le sentiment d'appartenir à une même  communauté humaine est réel, et il ne peut que se renforcer, mais de façon raisonnable, sans convictions. C'est la distinction que je faisais dans une précédente note sur les concepts d’État et de Nation ; les institutions européennes (commission, parlement, cour de justice, monnaie, drapeau, hymne, ...) sont sur la voie d'un État en devenir (il manque encore une armée, une diplomatie, une fiscalité, ...), mais il n'y pas de Nation européenne.

Il est urgent de changer de logiciel, mais surtout pas dans le sens que veut lui donner Emmanuel Macron qui, dans son discours-fleuve sur l'Europe à la Sorbonne le 26 septembre n'a rien fait d'autre que de vouloir accélérer le mouvement, mais toujours dans la même direction. Quoiqu'à savoir que l'on va dans le mur et que c'est inéluctable, autant y aller au plus vite :=(

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29/09/2017

La répression contre un peuple qui veut s'exprimer, est-ce désormais la règle en Europe ?

Le gouvernement de Catalogne organise ce dimanche 1er octobre un référendum, posant la question OUI ou NON à l'indépendance de cette région d'Espagne. L'aspiration indépendantiste des catalans n'a cessé de croître au sein des 7,5 millions de Catalans, et elle se traduit dans les élections successives du Parlement Catalan et au travers de l'exécutif Catalan.

Sans prendre de position sur l'indépendance de la Catalogne, qui relève de la souveraineté du peuple de Catalogne, je ne peux rester indifférent à la violence politique et policière qu'exerce l’État Espagnol sur une partie de sa population qui n'aspire qu'à voter démocratiquement.

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La police nationale espagnole perquisitionne les locaux de la Généralité de Catalogne, arrête ses dirigeants, confisque des urnes, intercepte des millions de bulletins de vote et fera tout son possible jusqu'au 1er octobre (et même après) pour rendre ce scrutin impossible.

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Mais comment en Espagne, et en Europe, une telle volonté démocratique de s'exprimer peut-elle être ainsi réprimée ? Cette situation place la Catalogne au même rang que le Kurdistan vis à vis de la Turquie, que la Palestine vis à vis d'Israël et qu'un tas d'autres régions réclamant leur droit à l'auto-détermination. Je rappelle la Charte des droits fondamentaux de l'Union Européenne dont moult valeurs sont ici bafouées.

Les conditions dans lesquelles se déroule cette consultation sur l'indépendance de la Catalogne ne permettront pas d'en avoir une issue légitime. Des électeurs seront empêchés de voter, le comptage des bulletins ne pourra pas se faire dans la transparence, des incidents violents sont prévisibles autour des lieux de vote (entre indépendantistes et gardes civils espagnols) et tout cela finira par un énorme gâchis démocratique.

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Et c'est la place de l'expression populaire qui se pose une nouvelle fois. Les États membres de l'Union Européenne deviennent de plus en plus dirigistes, limitant au strict minimum la place de leurs citoyens dans les choix politiques de leur Nation. Le référendum sur le TCE en 2005 a été le premier révélateur de ce fossé grandissant entre les États et leur Nation. L'accord économique bilatéral entre l'Europe et le Canada (CETA) est entré en application ce 21 septembre, dans la plus grande discrétion politique et médiatique ; nos gouvernements agissent pour nous, dormez tranquillement braves gens ...

Quelle honte aussi pour la France de se voir épinglée par l'ONU sur sa nouvelle loi antiterroriste qui intègre dans le droit commun des dispositions appliquées pendant l'état d'urgence (cf. lettre des rapporteurs spéciaux des Nations unies en matière de droits de l'homme, l'Irlandaise Fionnuala Ní Aoláin et le Français Michel Forst, adressée au gouvernement français le 22 septembre). Et pourquoi cet intérêt de l'ONU pour la législation française ? Et bien parce que la France a toujours une place de référence dans le monde en matière de démocratie, de liberté d'expression, d'égalité, de laïcité et de toutes ces valeurs humanistes fondamentales héritées des Lumières. Et toute régression dans ce socle de valeurs ne pourra que donner raison à des États qui en ont fait leur règle. Une perquisition administrative décidée par le préfet est présentée en France comme exceptionnelle dans une procédure de lutte contre le terrorisme, mais dans bien d'autres pays elle sera érigée en principe courant ; puisque ça se pratique en France, alors ...

Cette résistance étatique aux aspirations des peuples à s'exprimer est inquiétante, parce qu'il arrivera un moment où la cocotte-minute sera au bord de l'explosion. Une démocratie a besoin de respirations, d'alternances, bref de soupapes qui permettent au pluralisme d'opinions de s'exprimer librement.