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21/06/2015

Irrifrance : l'empathie des élus locaux occulte les enjeux globaux de long terme

Une entreprise est un corps social dont tous les membres vivent en harmonie avec les succès et les difficultés quotidiennes ; de l'ouvrier au directeur, chacun participe à la vie de l'entreprise avec tous ses sentiments humains : joie, peur, craintes, espoirs, etc. Je ne suis pas salarié de l'entreprise Irrifrance, à Paulhan, mais je lis dans la presse et sur le Web toutes les informations qui peuvent susciter de la joie (des récompenses, de nouveaux marchés, ...) comme des craintes (réduction d'effectif, blocages financiers, ...).

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Les salariés d'Irrifrance mobilisés. © Irrifrance2014/Twitter

Une femme ou un homme politique, un(e) élu(e) local(e) ne peut pas prendre ses décisions sous le coup de l'émotion. Sans être imperméables aux difficultés rencontrées par les salariés d'une entreprise, les élus doivent prendre le recul suffisant pour ne pas tomber dans le syndrome du thérapeute au chevet d'un patient. Car les élus sont là pour mettre en œuvre des politiques publiques plus globales et à plus long terme. Ils doivent doter leur territoire des équipements, des infrastructures et des services qui vont faciliter le développement, la reprise et la création d'entreprises, et donc le maintien et la création d'emplois.

Le graphique ci-dessous indique le nombre de défaillances et de créations de sociétés dans l'Hérault depuis 2001 (les données sont disponibles sur le site Web de l'INSEE) :

entreprises.jpg

Parallèlement, il est intéressant de présenter le graphique des emplois salariés marchands dans l'Hérault sur la même période :

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Des entreprises se créent et d'autres meurent tous les jours, mais quand une entreprise cesse son activité, elle laisse beaucoup de salariés sur le carreau. En même temps, la création d'entreprise génère très peu d'emplois dans les premiers mois de son activité ... Un solde positif entre la création et la défaillance d'entreprises ne suffit pas, il faut aussi un solde positif d'emplois créés.

Irrifrance, ce sont 85 emplois au total (en production sur Paulhan et dans les activités commerciales). Le maintien de ces emplois est une priorité, surtout parce que le retour à l'emploi après un licenciement est en France très incertain. Le sénateur Robert Navarro était à Paulhan le mardi 16 juin pour une rencontre avec les élus locaux, mais il a aussi écouté le directeur ainsi que les représentants du comité d'entreprise d'Irrifrance. Robert Navarro s'était engagé à interpeller le gouvernement sur la situation d'Irrifrance au regard des soutiens de l’État, et c'est ce qu'il a fait en séance au Sénat le 18 juin. Ci-après le texte de l'intervention du sénateur Robert Navarro et la réponse de la secrétaire d’État au commerce, Martine Pinville (tout juste nommée le matin même dans cette fonction) :

Pinville_Navarro.jpg

Dans son questionnement, Robert Navarro a insisté sur la position hostile de la BPI, qu'il associe à la nationalité syrienne de l'actionnaire d'Irrifrance, et la ministre a précisé dans sa réponse que la BPI n'a pas vocation à se substituer à l'actionnaire. Les politiques peuvent-ils faire plus ? Et doivent-ils en faire plus ? La stratégie de l'entreprise, ses partenariats et ses accords stratégiques relèvent du management de la société, avec le soutien de l'actionnaire, et les parlementaires de l'Hérault comme les élus locaux ne sont pas partie prenante.

Aujourd'hui, la Communauté de communes du Clermontais, le Pays Cœur d'Hérault et la Région Languedoc-Roussillon ont la responsabilité de mettre en œuvre tout ce qui peut soutenir le développement économique et l'emploi. Pour le Clermontais, ça passe principalement par l'offre foncière, mais cela pourrait être une aide plus prospective en direction des filières d'avenir. Pour le Coeur d'Hérault, c'est principalement la coordination des politiques économiques en lien avec les aides européennes (FSE, FEDER, FEADER), mais il y a aussi de nombreux outils qui sont proposés pour la création d'entreprises. Pour la Région, c'est la formation professionnelle qui est le principal levier pour adapter l'offre de capacités professionnelles aux demandes de compétences opérationnelles, mais la Région propose d'autres outils comme par exemple la marque Sud de France qui fédère la production et la commercialisation des acteurs de l'agro-alimentaire régionale, ou encore le contrat de plan État-Région qui fixe pour cinq ans les engagements financiers respectifs sur des investissements très structurants.

Pour conclure, je n'ai pas d'avis particulier sur les orientations stratégiques de l'entreprise Irrifrance, mais je souhaite vivement que cette société innovante et pérenne puisse continuer à se développer à Paulhan. Par contre, j'ai un avis plus critique sur la mobilisation des politiques vis à vis du développement économique local, et dont je pourrai caricaturer les ambitions à la zone d'activités économiques de la Salamane et au Parc Régional d'activités économiques du Bosc :=(

04/05/2015

Quels échelons sont vraiment décisionnels pour le développement des territoires ?

Non, je ne parle pas toujours d'écologie sur mon blog, et cette nouvelle note comme les dernières pourrait sembler s'en éloigner plus encore. Mais les questions de démocratie représentative et de citoyenneté sont essentielles pour la mise en œuvre de politiques publiques résolument environnementalistes. « Ça se décide où ? » est la question clé, surtout que la réforme territoriale en cours change profondément la réponse ...

D'emblée il faut acter que le rôle des maires ne sera plus jamais ce qu'il a été. Déjà, la règle de non-cumul des mandats écarte tous les titres de député-maire ou de sénateur-maire. Or, c'est dans ce double rôle que certains élus ont marqué l'histoire de leur ville ; des équipements publics, des aménagements ou des infrastructures en sont le témoignage. Très modestement pour la commune de Paulhan, Vincent Badie et Paul Pélisse, respectivement député-maire et sénateur-maire, ont remarquablement marqué le développement de la commune. Quelques décennies plus tard et après quelques lois de décentralisation, le maire est plutôt dans un rôle d'animateur socio-culturel. Il est l'interlocuteur privilégié de ses administrés, des associations locales et des clubs sportifs, et il a au travers de son devoir de police l'obligation d'assurer la sécurité, la salubrité et la sûreté sur le territoire communal. On peut parler de sacerdoce ! En effet, le maire pouvait par le passé réaliser des grands projets urbains, économiques ou sociaux, donnant ainsi à son mandat l'éclat minimum pour ne pas en faire un chemin de croix.

Mais aujourd'hui, ce rôle visionnaire revient à l'intercommunalité et à elle seule. Car si la Région dessine des orientations à long terme à l'échelle de vastes territoires et que le Département intervient comme partenaire technique et financier de proximité, ce ne sont ni le Département ni la Région qui décident de créer des crèches, des écoles, des piscines, des théâtres, des jardins familiaux, de restaurer un centre ville, d'aménager des chemins pour les déplacements doux, ... à la place des élus de terrain. Et c'est donc l'intercommunalité qui devient l'espace démocratique privilégié pour anticiper et investir dans l'intérêt général des territoires.

Et assez naturellement, ce sont les maires des plus grandes villes qui ambitionnent la présidence des intercommunalités, visant un effet tremplin mais créant ainsi une centralité territoriale très frustrante pour tous les autres maires. Or, ce cumul n'est pas une légitime fatalité et il faut pointer les enjeux économiques, environnementaux et sociaux à l'échelle intercommunale qui ne peuvent pas s'envisager d'un point de vue communal. Le cas de Philippe Saurel est symptomatique d'une certaine forme de jacobinisme (ou de bonapartisme), où l'avenir de Montpellier se confond avec celui de tout le Languedoc dans le sillage d'une personnalité conquérante.

Sur le plan politique, nous constatons depuis peu une dépolitisation des municipalités. Longtemps bastions de gauche ou de droite, les mairies étaient les maillons de réseaux d'élus locaux qui structuraient les instances départementales ou régionales des partis politiques. Mais le PS comme l'UMP perdent peu à peu cet enracinement local, alors que le Front National conquière des mairies. Et cela coïncide parfaitement avec le changement des missions confiées à un maire ; plus de proximité sociale et culturelle, mais de moins en moins d'investissements structurants. Cette distinction est évidente dans le Biterrois avec le maire Robert Ménard qui s'empare de toutes les dimensions sociales de sa ville quand Frédéric Lacas porte un projet plus économique dans l'agglomération Béziers Méditerranée.

A noter que les élections départementales des 22 et 29 mars ont couronné un an de mandat pour Philippe Saurel comme pour Roberd Ménard ; l'un comme l'autre dispose d'un groupe politique au sein du nouveau Conseil départemental avec des élus de leur territoire communal. Cela traduit l'attachement des citoyens à la dimension sociale et aux services de proximité dans leur commune, les enjeux économiques et environnementaux restant encore mal appréhendés.

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C'est donc aux intercommunalités de se politiser. Je ne dis pas qu'elles doivent devenir l'arène d'enjeux politiciens entre les diverses formations de droite et de gauche, mais elles représentent l'échelle à laquelle nous devons nous interroger sur le développement des territoires. Et là, il y a des visions politiques qui peuvent, voire qui doivent s'opposer. Il reste à inventer les espaces de débats, de propositions et de démocratie contributive ; nous constatons que ce ne sont plus les partis politiques qui jouent ce rôle, et il faut donc concevoir d'autres formes d'agora. Et la chute de cette note rejoint mes exigences écologistes : ce n'est qu'à l'échelle de l'intercommunalité que pourront se mener des politiques qui préservent la planète, sa biodiversité, ses ressources et la qualité de vie que nous devons donner en héritage à nos enfants.

Voilà en tous cas un challenge très enthousiasmant.

01/02/2015

A Paulhan aussi la laïcité est mise à mal

Comment interpréter l'accrochage d'une tête de cochon sur la devanture d'une épicerie tenue par un épicier de religion musulmane dans un village comme Paulhan ? Les faits se sont produits ce dimanche matin, le maire et la gendarmerie se sont rendus sur les lieux. Or, la vie dans le village ne connait aucun problème lié à la religion d'aucun de ses citoyens, quelque soit cette religion, et un tel acte n'a donc aucun lien avec d'autres faits sur le territoire de la commune.

Alors pourquoi ? Je doute qu'il s'agisse d'un acte politique, c'est à dire un acte ayant été anticipé par un groupe militant qui cherche à exister politiquement à partir de telles provocations contre nos concitoyens de confession musulmane. Je penche plutôt pour un acte spontané de quelques individus qui ne mesurent pas la portée de leur geste. Oui, je sais, ça semble vouloir minimiser l'acte, mais je ne veux pas croire que notre République soit tellement affaiblie qu'elle ait pu laisser se constituer des mouvements structurés qui privilégieraient la violence à la démocratie.

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Bien évidemment, notre groupe d'opposition au sein du Conseil municipal de Paulhan condamne cet acte. C'est un acte lâche et violent, mais Paulhan n'est malheureusement pas un cas isolé. Le journal Libération relayait la semaine dernière une dépêche AFP ; il y a eu en France pendant les deux semaines qui ont suivi les attentats des 7 au 9 janvier autant d'actes islamophobes que pour toute l'année 2014 (cf. article).

Comment mettre fin à cette surenchère ? Cela a déjà été dit et de gros efforts sont à faire à l'école qui a un rôle crucial dans la transmission des valeurs et des principes républicains. Et dans une société où Internet et les réseaux sociaux prennent une telle place dans la vie des jeunes, les enseignants doivent descendre de leur estrade pour éveiller leurs esprits. N'oublions pas qu'il y a un siècle déjà l'école de la République a réussi l'exploit de réduire l'emprise de la religion dans notre sphère publique. Et alors que la position ancestrale de l'église catholique irriguait toute la société !

Cependant, les auteurs des actes contre les lieux de culte musulman ou contre les biens et les personnes de confession musulmane ne sont pas le fait de jeunes élèves de l'école primaire ou du collège. Il s'agit d'adultes, et la publicité qui est faite sur leurs actes alimente le processus ... Il y a donc urgence à endiguer ce phénomène, et c'est là où la gendarmerie et la justice ont un rôle clé (encore des institutions de la République qu'il faut sanctuariser). Il faut arrêter les auteurs de ces actes stupides, il faut les condamner et il faut plus communiquer sur les sanctions infligées que sur les actes eux-mêmes.

Par contre, je tiens à indiquer ici qu'auditionner de jeunes enfants dans les locaux de la police est aussi dangereux qu'inutile ; dangereux pour les enfants qui vivent là une expérience traumatisante, et inutile dans la perspective d'une éventuelle prise de conscience individuelle. A Villers-Cotterêts (Aisne), c'est un enfant de 9 ans qui a été entendu par la police, parce qu'un autre enfant a rapporté à sa mère des propos qui n'ont été entendus par personne d'autre. Le procureur lui même évoque un « emballement inutile » pour des faits « totalement infondés ». A Nice, c'est un enfant de 8 ans qui a été entendu dans les locaux de la police pour des propos échangés dans une discussion de classe sur l'attentat à Charlie Hebdo. Là, c'est plutôt à l'enseignant d'avoir un peu plus de discernement, mais ce n'est pas à la police d'intervenir.

La religion prend désormais une place [trop] considérable dans notre quotidien, et c'est un phénomène qui accompagne ce 21ème siècle naissant. S'il y a encore 15 ou 20 ans l'actualité des religions se portait sur l'église de scientologie ou sur les églises évangéliques, cela restait limité à la sphère privée de leurs adeptes. Désormais, le judaïsme et l'islam sont constamment dans notre actualité, et ces deux religions occupent une part de plus en plus importante de notre activité publique. Il faudrait mesurer le nombre de fois que le Président Sarkozy ou que François Hollande ont reçu des délégations religieuses à l’Élysée, ou qu'ils se sont rendus dans des lieux de culte, et comparer à l'époque de Pompidou ou de Mitterrand. Et c'est Nicolas Sarkozy qui a changé la donne avec son concept de laïcité « active » : création du Conseil français du culte musulman (CFCM) en 2003 alors qu'il était ministre de l'intérieur, participation inédite comme Président de la République au diner annuel du CRIF à partir de 2008, etc.

Les gouvernements français successifs ont appliqué une laïcité trop molle, cédant trop facilement aux exigences religieuses particulières ; c'est cette laïcité « positive » qui veut séduire les religions plutôt que de les restreindre à la seule sphère privée. En même temps, nos institutions sont devenues plus paresseuses sur le front des valeurs, voire archaïques vis à vis des médias modernes. Aussi, avant même que l'école éveille les esprits et que la justice sanctionne les délits racistes, et pour que tout cela ne ressemble pas à un récipient percé que l'on continue de remplir, il est nécessaire que toutes les autorités publiques inscrivent leurs actes dans le respect de la laïcité républicaine.