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27/06/2015

La mondialisation fait payer cher les peuples qui y ont beaucoup cru ...

Le phénomène n'est pas nouveau, et c'est là le paradoxe : il continue de sévir ... A la fin du 20ème siècle, quelques institutions financières telles que le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque Mondiale (BM), sans oublier l'Organisation Mondiale du Commerce (OMC) et quelques instances supra-nationales sont intervenues auprès de pays dont le développement se heurtait à un endettement public fatal. Ces interventions ont marqué les mémoires, en Amérique latine (Brésil, Chili, Argentine, Mexique, ...), en Asie (Malaisie, Indonésie, Corée du Sud, ...) mais aussi en Russie après l’éclatement du bloc soviétique.

Le mécanisme est simple ; il se déroule en cinq étapes.

Tout d'abord, des banques privées accompagnent les entreprises et les individus dans leurs projets de développement ; ces banques locales sont souvent des filiales de grandes banques occidentales. Le système financier lâche facilement des crédits privés pour satisfaire une demande légitime des peuples d'accéder aux bénéfices de la mondialisation : consommer des biens qui viennent de tous les pays du monde, exporter des produits manufacturés à des prix très en dessous de ceux des pays riches, attirer des investissements industriels, etc.

Mais la réussite économique n'est pas toujours au rendez-vous et des endettements de plus en plus importants fragilisent d'abord les clients des banques, et puis les banques elles mêmes. Et quand on cherche un responsable, le système financier se dédouane en repassant la patate chaude aux emprunteurs. Et le message que l'on entend depuis plusieurs mois avec la crise grecque, c'est qu'il faut toujours rembourser ses dettes.

La troisième étape est un dilemme qui pèse sur les États, celui de sauver ou non ces banques ; banques qui ont opportunément mélangé les comptes de dépôt de certains clients et les comptes de prêts des autres. Et laisser une banque faire faillite, c'est risquer de priver des citoyens des économies déposées en banque. C'est donc évidemment le choix de racheter les dettes privées par leur banque centrale qui est fait par le chef du gouvernement. En septembre 2008, les USA ont fait le choix de ne pas soutenir la banque Lehman Brothers qui fit alors faillite. Mais c'était une banque d'investissement dont les activités (fonds d'investissement, courtage, ...) ont été reprises après cette faillite par d'autres établissements internationaux. Les USA ont surtout voulu faire un exemple, car au même moment la Bank of America rachetait la banque Merril Lynch, elle même renflouée par la Réserve fédérale américaine.

Des États ont alors vu leur dette souveraine exploser, dépassant le seuil de 100% de leur produit intérieur brut (PIB) ; des agences de notation publient ensuite des notes en baisse régulière, signe que les économies et les budgets de ces États sont défaillants, et les organismes prêteurs spéculent sur les taux de crédit pour asphyxier un peu plus ces États.

Et c'est là que le FMI et la BM arrivent pour sauver ces États en danger. Mais le remède prodigué est bien amer ... Ces institutions exigent des contre-parties sociales, économiques et donc idéologiques pour soulager ces États du piège de leurs dettes. Et le cas grec est exemplaire. La troïka qui est ici au chevet de l’État Grec joue le rôle du prêteur sur gages ; contre des gages sur la TVA, sur le système des retraites, sur les dépenses de l’État, ... la troïka se substitue à l’État grec vis à vis de ses créanciers, mais dans un subtil jeu de bonneteau : le FMI prête N millions pour que la Grèce paye son annuité à la BCE, et la BCE prête N millions pour que la Grèce paye son annuité au FMI. Pendant ce temps là, la dette elle continue de peser.

Mais si des chefs d’État ont adhéré à ce processus antidémocratique, et des scandales de corruption font florès, d'autres sont plus respectueux du mandat de leurs électeurs. C'est l'Amérique latine qui a vu naître ces opposants au système financier mondial : Hugo Chavez, Lula, Evo Morales, Rafael Correa.

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Crédits photo : JOHN THYS/AFP

Comme l'a rappelé le vice président bolivien Álvaro García Linera à la tribune du Festival de la résistance qui se tenait le week-end dernier à Athènes : « L'Europe du Sud est en train de vivre ce qui s'est passé en Amérique du Sud il y a 30 ans, si vous persistez à vous émanciper des banques et de leurs institutions européennes, vous n'aurez plus d'investissements, plus de développement, plus d'emplois ». Retraçant l'histoire de son pays au cours de ces dix dernières années, il concluait par un « Ne  les laissez pas dire qu'un autre chemin n'est pas possible, repoussez le mémorandum de cette nouvelle Rome ».

Et Aléxis Tsipras est l'épouvantail de la caste des dirigeants européens, et surtout pour les sociaux-libéraux. Pour le Premier ministre espagnol, le parcours d'Aléxis Tsipras pourrait inspirer une même issue en Espagne à l'occasion des élections de novembre 2017 ; le succès électoral de Podemos sera étroitement lié aux résultats obtenus par Syriza pendant l'année 2015.

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Crédits photo :EMMANUEL DUNAND / AFP

Mais pour le Président français, la vague Syriza/Podemos pourrait lui faire perdre son siège en 2017 si la gauche française réussit à se fédérer pour présenter un(e) unique candidat(e) à l'élection présidentielle.

Les peuples européens voient là une perspective de s'opposer au « monde de la finance », le fameux «adversaire » du candidat Hollande en 2012. Le traité de libre échange commercial entre l'Europe et les USA pourrait alors être débarrassé de ses atteintes à la démocratie. La taxe sur les transactions financières pourrait enfin être mise en place en Europe, alors que c'est la France aujourd'hui qui freine les négociations au sein d'un groupe de onze États membres.

Et c'est une décision courageuse et responsable qu'a prise Aléxis Tsipras en organisant pour le 5 juillet un référendum sur les exigences des créanciers de la Grèce. Les Grecs connaissent les enjeux, leur maintien dans la zone Euro contre un plan d'austérité qui continuerait de réduire l'activité économique de leur pays. A l'automne 2011, le Premier ministre grec socialiste Georges Papandréou avait lui aussi proposé l'organisation d'un référendum. Mais sous la pression d'Angela Merkel et de Nicolas Sarkozy, il y avait renoncé. Souvenons-nous de ce G20 à Cannes le 2 novembre 2011 où Georges Papandréou a attendu toute une après-midi en coulisse avant de passer devant un véritable jury des puissants.

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J'espère qu'Aléxis Tsipras saura tenir sa barre, même si la Grèce est un navire peu maniable sur une mer houleuse.

13/06/2015

La Méditerranée reste le poumon de l'Europe

Nos livres d'histoire placent la Méditerranée au cœur du développement politique, territorial, économique et humain ; cela fait trois millénaires que nous vivons au rythme du développement des peuples qui bordent les rivages méditerranéens. Je dis cela en tant que citoyen d'un pays étroitement lié à cette histoire-là, mais il est bien évident que les peuples d'Amérique latine ou d'Orient ont d'autres histoires qui forgent aujourd'hui leurs identités.

Je ne vais pas revenir sur l'histoire des religions du pourtour méditerranéen, ni sur le poids des empires perses, ottomans, égyptiens et romains dans notre patrimoine commun, mais simplement un focus sur ces dernières années.

Au sud de la Méditerranée, ce sont les « Printemps arabes » qui ont renversé des pouvoirs autoritaires ; l'issue de ces révolutions citoyennes est variable, mais depuis 2010 les peuples arabes des rives de la Méditerranée s'affirment politiquement face aux inadmissibles dérives de la corruption et du népotisme. Plus récemment, c'est le peuple turc qui vient de lancer un signal d'alerte à son Président Recep Tayyip Erdogan.

Et c'est ce bouillonnement méditerranéen que les chefs d’État et de gouvernement de l'Union Européenne négligent un peu trop. Pour la majorité d'entre eux, la Méditerranée est une source de problèmes ; il y a d'abord des États membres comme Chypre ou la Grèce qui mettent à mal la solidarité économique et financière de l'UE, et puis il y a aussi cette immigration qui touche quotidiennement les cotes grecques ou italiennes et qui, depuis Bruxelles ou Berlin n'est qu'une question administrative ...

Or, un vaste mouvement d'émancipation politique est né avec les soulèvements d'indignés, à Madrid (avec les Indignados qui scandent « El pueblo unido jamas sera vencido »), et jusqu'aux États-Unis (cf. mouvement Occupy Wall Street) ; et à peu près au même moment que les Printemps arabes, début 2011. Cette vague populaire du Sud de l'Europe a déjà permis à la Grèce d'opposer un front du refus à la politique d'austérité promue par l'UE. Depuis janvier 2015, le Premier ministre Aléxis Tsipras fait figure d'éclaireur pour des mouvements politiques qui luttent pour une autre Europe.

Ce samedi 13 juin, l'Espagne voit deux femmes issues de ces mouvements d'indignés devenir Maire des deux plus grandes villes du pays ; d'autres villes connaissent la même fortune. Ada Colau à Barcelone et Manuela Carmena à Madrid vont ajouter une marche supplémentaire à ce cheminement qui verra des élus se mettre résolument au service de leurs concitoyens, à l'opposé des systèmes où les citoyens sont au service de quelques élites politiques et financières. Il est vrai que la corruption qui frappe l'Espagne, mais aussi l'Italie, a été un facteur décisif dans cette alternance politique.

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Pour Ada Colau, les principaux défis de la maire de Barcelone portent sur une gouvernance plus éthique de la ville (devoir d'exemplarité qui devrait d'ailleurs inspirer un autre natif de Barcelone que sa passion pour le club de football de sa ville natale égare ;-), mais surtout sur les inégalités sociales (revenus, logement, emploi, ...). Elle a été élue maire de Barcelone avec une majorité de 21 voix sur les 41 membres du conseil municipal ; en plus des 11 élus de sa formation, elle a pu compter sur le soutien des 5 élus de ERC (gauche républicaine indépendantiste), des 4 élus du Parti socialiste Catalan (PSC) et de l'un des 3 élus du parti d'unité populaire antilibéral (CUP).

Pour Manuela Carmena, ses premières mesures porteront sur les enfants ; ils sont les principales victimes d'une austérité économique qui met 16% de la population active au chômage dans une ville de 3 millions d'habitants, et cela se traduit dans leur alimentation, dans leurs accès aux soins et dans leur scolarité. Bien évidemment, l'ancienne « juge rouge » va s'attaquer à la corruption qui gangrène les sphères du pouvoir. Elle a été élue maire de Madrid avec une majorité de 29 voix sur les 57 membres du conseil municipal ; en plus des 20 élus de sa formation, elle a pu compter sur le soutien des 9 élus socialistes. Ce soutien du PSOE à Podemos pour Madrid est lié au soutien réciproque de Podemos au PSOE pour emporter des régions (les élections municipales et régionales avaient lieu en même temps le 24 mai dernier).

Après la Grèce, c'est en fin d'année 2015 que l'Espagne pourrait elle aussi porter au pouvoir un Premier ministre issu des rangs de Podemos. Un message qui pourrait traverser les Pyrénées pour s'inviter dans la campagne pour les régionales en France, et puis dans tout le reste de l'Europe. La Méditerranée est un poumon pour notre vieille Europe, elle fait souffler un vent nouveau qui pourrait faire plier quelques institutions souvent très conformistes.

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Alors la question que mes lecteurs pourraient (devraient me) poser à la suite de cette note, c'est quand parle-t-on d'écologie dans tout ça ? Mais peut-on s'inquiéter de l'avenir de la planète depuis Athènes ou Madrid quand le futur immédiat est socialement aussi incertain ? Qu'un vaste mouvement d'émancipation politique naisse et prospère sur des revendications démocratiques et sociales, c'est déjà un premier pas vers une prise de conscience, vers une responsabilisation collective qui entraînera sur son passage des revendications environnementales.

Regardons vers l'Amérique latine qui nous montre l'exemple. Là-bas, à côté d'un pays comme le Brésil qui porte des atteintes irréversibles à la forêt amazonienne et à tous ses écosystèmes connexes, d'autres pays comme le Costa Rica relèvent avec succès les défis environnementaux. Mais le début des années 2000 a surtout été l'époque où ces États latino-américains voyaient leurs populations rejeter les excès du libéralisme, générateurs de fortes inégalités sociales et territoriales. L’Équateur, la Bolivie, le Pérou, ... sont parmi ces nations qui privilégient la lutte contre la corruption, contre les inégalités sociales, mais aussi la réappropriation des ressources naturelles (eau, terres, forêts, biodiversité, gaz et minéraux) pour les exploiter de façon indépendante des multinationales et dans le souci de préserver les richesses naturelles de leurs territoires.

25/05/2015

L'Europe du Sud montre le chemin, mais encore faut-il une volonté

Comme le constat que j'établissais dans les deux dernières notes est éloigné de ce que nos voisins Espagnols ont donné comme signal hier aux élections locales (municipales et régionales) ! Après l'Italie et la Grèce, c'est l'Espagne qui voit se propager une expression démocratique alternative. En Europe du Sud, les citoyens rejettent les partis dominants en choisissant une autre façon de faire de la politique, car c'est bien sur la forme que cette expression se distingue de celle d'Europe du Nord et d'Europe de l'Est, là où ce sont des partis nationalistes qui captent la contestation citoyenne. La victoire récente de Nicola Sturgeon à l'élection générale britannique pour le parti national écossais (SNP), et au détriment du parti travailliste jusqu'alors hégémonique en Écosse, témoigne de cette divergence Nord-Sud.

En France, c'est la famille Le Pen qui représente dans les urnes l'alternative au système. Mais le cas français ne doit pas éclipser la satisfaction de voir l'Europe du Sud s'émanciper ...

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Crédits photo : Emilio Morenatti/AP

La figure d'Ada Colau rayonne dans notre paysage politique européen, mais cette femme de 41 ans incarne un autre personnel politique que celui qui nous dirige (ou qui tente de nous diriger) depuis des décennies. Il y a deux ans, cette militante du droit au logement n'avait aucune ambition politique, et elle démontre à tous que la passion militante, que la proximité citoyenne et que la responsabilité en politique sont des gages de confiance pour l'électorat.

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Crédits photo : Aleix Moldes

Ces dernières années, Ada Colau a été médiatisée au travers de son engagement militant contre les conséquences de la crise financière sur le logement des Espagnols. Et on la retrouve confrontée aux forces de l'ordre, dans un combat similaire à celui de José Bové dans d'autres registres ; ces deux figures militantes qui s'imposent en politique sont taxées de radicalisation violente et ils sont honnis par les conservateurs. Leur liberté de manifester alimente le spectre du désordre, la remise en cause d'un système conformiste.

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Mais une formation politique traditionnelle française ou européenne ne devient pas Syriza ou Podemos juste en partageant une tribune dans un meeting. Et une femme ou un homme politique ne devient pas Aléxis Tsipras ou Ada Colau en postant un selfie sur un compte twitter. Ces nouvelles personnalités du sud de l'Europe sont les fruits d'une mobilisation militante de terrain, quoique parfois aussi récente que fulgurante, mais qui fait écho à la crise économique et politique dont le personnel politique en place n'a été que le témoin impuissant.

« Là où il y a une volonté, il y a un chemin » disait Winston Churchill, et c'est ce chemin qu'empruntent nos voisins du Sud de l'Europe avec la volonté de rompre avec ce dogme d'une austérité imposée au plus grand nombre pour sauver les patrimoines d'une minorité dominante. Peut-être la France n'a-t-elle pas encore été confrontée aux mesures antisociales prises en Grèce, en Italie et en Espagne par des gouvernements conservateurs aux ordres de Bruxelles et de Berlin, mais Sarkozy puis Hollande nous conduisent au même résultat.