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16/04/2016

Secret des affaires, une Europe sans Lumières qui abandonne ses libertés

C'est jeudi 14 avril que le Parlement Européen a définitivement adopté la résolution pour la Protection des secrets d'affaires contre l'obtention, l'utilisation et la divulgation illicite (suivre le lien pour lire la résolution). Et c'est étonnant que quelques jours après la divulgation par la presse écrite et audiovisuelle de l'affaire Panama Papers cette résolution ait pu être débattue et adoptée dans l'indifférence générale des médias.

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La journaliste Lise Lucet avait tenté d'alerter l'opinion et avait aussi initié une pétition sur change.org, pétition qui a obtenu plus de d'un demi-million de soutiens, mais les lobbies des grandes entreprises multinationales ont su être plus persuasifs. Sur 750 députés que compte le Parlement Européen, ils étaient 652 présents pour voter jeudi dernier, 503 ont voté pour, 131 ont voté contre et 18 se sont abstenus (suivre le lien pour avoir les votes en détail).

Parmi les 74 députés français, six d'entre eux étaient absents : Alain Lamassoure (LR), Eric Andrieu (PS), Sylvie Goulard (Modem), Marie-Christine Arnautu (FN), Florian Philippot (FN) et Jean-Marie Le Pen (non inscrit). Mais voici déjà les 55 qui ont voté pour : il y a les 6 députés centristes (Jean Arthuis, Jean-Marie Cavada, Marielle de Sarnez, Nathalie Griesbeck, Dominique Riquet et Robert Rocheford), les 21 députés [ex-]frontistes (Louis Alliot, Nicolas Bay, Joëlle Bergeron, Dominique Bilde, Marie-Christine Boutonnet, Steeve Briois, Aymeric Chauprade, Mireille D'Ornano, Édouard Ferrand, Sylvie Goddyn, Bruno Gollnisch, Jean-François Jalkh, Gilles Lebreton, Marine Le Pen, Philippe Loiseau, Dominique Martin, Joëlle Mélin, Bernard Monot, Sophie Montel, Jean-Luc Schaffhauser et Mylène Troszczynski), les 19 Républicains (Michèle Alliot-Marie, Alain Cadec, Arnaud Danjan, Michel Dantin, Rachida Dati, Angélique Delahaye, Françoise Grossetête, Brice Hortefeux, Marc Joulaud, Philippe Juvin, Alain Lamassoure, Jérôme Lavrilleux, Constance Le Grip, Nadine Morano, Elisabeth Morin-Charetier, Renaud Muselier, Maurice Ponga, Franck Proust, Tokia Saifi et Anne Sander), mais aussi 9 socialistes (Pervenche Berès, Jean-Paul Denanot, Sylvie Guillaume, Louis-Joseph Manscour, David Martin, Vincent Peillon, Christine Revault d'Allonnes Bonnefoy, Virginie Rozière et Isabelle Thomas).

Seuls les députés du Front de gauche (4) et d'EELV (6) ont voté contre : Patrick Le Hyaric, Jean-Luc Mélenchon, Younous Omarjee et Marie-Christine Vergiat pour le FdG et José Bové, Karima Delli, Pascal Durand, Yannick Jadot, Eva Joly, Michèle Rivasi pour les écologistes. Du côté des socialistes français, il y en a trois qui se sont abstenus : Guillaume Balas, Édouard Martin et Emmanuel Maurel.

J'ai été surpris de voir Isabelle Thomas voter cette résolution. Je l'ai connue à l'UNEF-ID à la fin des années 80 où elle défendait le mouvement syndicaliste, et puis elle s'est toujours revendiquée de l'aile gauche du PS. L'autre surprise est l'abstention d’Édouard Martin. Tout le monde se souvient de ce syndicaliste qui s'était battu contre la fermeture des hauts-fourneaux de Florange et contre les choix industriels d'ArcellorMittal ; il est résolument rentré dans le rang.

Mais au fait, que propose exactement cette résolution ? Selon la rapporteure française Constance Le Grip (LR), c'est « un texte équilibré, qui protège non seulement ce qui est essentiel pour nos entreprises, leur savoir-faire professionnel, leur patrimoine immatériel si précieux pour leur développement économique, mais également les libertés fondamentales et l'exercice du métier de journaliste et des activités des lanceurs d'alertes ». Mais comme le souligne Nicole Feronni avec humour sur sa page Facebook, est-ce Monsanto ou Apple qui bénéficiera le mieux de cette résolution ou alors la petite entreprise du coin ?

Et c'est immédiatement à Antoine Deltour que je pense en écrivant cette note. J'aurai pu évoquer le sort de Julian Assange (WikiLeaks) ou d'Edward Snowden, qui incarnent à l'échelle mondiale cette pression des puissants sur ces "empêcheurs de gouverner dans l'opacité" au 21ème siècle, mais avec Antoine Deltour nous sommes dans le contexte précis de cette résolution, à savoir les secrets d'une entreprise du Luxembourg (la société d'audit Pricewaterhouse Coopers). Et la justice de cet État européen est allée jusqu'à mettre en examen le journaliste Édouard Perrin, qui a été le premier à révéler ce que l'on appelle désormais le scandale LuxLeaks, dans l'émission Cash Investigation sur France 2.

La France honorerait la République en donnant le droit d'asile politique à Assange et à Snowden ; et mieux que de refuser que cette résolution ne s'inscrive jamais dans le droit français, elle doit au contraire apporter ses Lumières à toute l'Europe. Mais il faudrait pour cela que nous ayons encore des hommes d’État capables de porter les valeurs de la République, et de poursuivre l'engagement de nos grands hommes (dont la patrie est reconnaissante).

02/01/2016

Je fais le vœu que 2016 soit l'année où une assemblée constituante européenne voit le jour

A peine ouverte la page 2016 du livre de l'histoire humaine que déjà des tensions belliqueuses opposent l'Iran et l'Arabie Saoudite, l'Inde et le Pakistan ou encore Israël et la Palestine, mais sans se faire d'illusion sur les fronts qui opposent la Russie et l'Ukraine, la Turquie et la Syrie, mais aussi toutes les guerres civiles, ethniques ou religieuses qui tuent de plus en plus de civils chaque année (une quarantaine de conflits dans le monde en 2015 pour près de 200.000 victimes). Mais qui peut avoir intérêt à souffler sur les braises ? Quelques potentats locaux ? Des marchands d'armes ? Des pompiers pyromanes d'une mondialisation qui ne veulent pas laisser un instant de répit aux citoyens du Monde ? Car de cette instabilité géopolitique mondiale découle le climat de peur qui sévit ici en Europe.

Alors peut-on transmettre à ses proches et à ses amis un message de bonne année, souhaiter tous les vœux de bonheur, de paix et de réussite sans un zeste d'aveuglement ? Les attentats du 13 novembre ont fait 130 victimes innocentes auxquelles leurs proches avaient certainement souhaité les meilleurs vœux pour 2015 ... Et je pense aussi aux victimes des attentats des 7, 8 et 9 janvier à Paris. Faut-il pour autant se résigner à vivre dans une société de peur et de surenchère sécuritaire ?

Or, comme le disait John Fitzgerald Kennedy lors de son discours inaugural en janvier 1961 : « Ne demandez pas ce que l’Amérique peut faire pour vous, demandez plutôt ce que vous pouvez faire pour l’Amérique ». Ayons cette même approche et demandons nous ce que chacun peut faire pour que demain chaque nuit de la Saint-Sylvestre ouvre une nouvelle année de paix et de solidarité humaine !

Est-ce une utopie ? L'Europe a pourtant réussi à mettre fin à des siècles de guerres territoriales, religieuses, civiles ou monarchistes au lendemain de la guerre de 39-45. Et pour nombre d'anciens États membres de l'URSS, l'adhésion à l'Union Européenne est un choix pérenne pour un avenir de paix et de progrès. Alors, oui, l'idéal européen est en panne aujourd'hui ; mais les institutions européennes constituent un socle aussi solide que fertile pour assoir les démocraties européennes.

Depuis François Mitterrand, la France a fondé ses politiques de développement économique sur la construction européenne. La France a, au fil des décennies, transféré une part non négligeable de sa souveraineté aux institutions européennes, mais sans prendre pleinement part aux destinées de l'Europe. Et cela contraste fortement avec nos voisins, que ce soit l'Allemagne pour qui l'Europe est l'élargissement de son rayonnement économique, mais aussi la Grèce qui fait figure de fer de lance pour une autre Europe plus solidaire. Aujourd'hui, cette Europe défaillante échoue en matière d'immigration. Et si je rajoute qu'elle est inefficace en matière de coopération policière et judiciaire, j'apporte de l'eau au moulin du clan Le Pen. Alors donnons à l'Europe les moyens de réussir dans ces domaines-là, mais pas qu'eux ! Je n'occulte pas les questions de fiscalité, d'agriculture, de transports, d'énergie, de politique étrangère, etc.

Je l'ai souvent dit au travers de mes notes, nous sommes en matière de construction européenne au milieu du gué. Et quand l'eau monte, nous n'avons d'autre alternative que de revenir sur la rive du passé ou d'aller sur la rive de l'avenir. Je suis partisan d'aller vers cette nouvelle rive. A l'époque du traité constitutionnel européen (TCE) en 2005, beaucoup de partisans du Non réclamaient une constituante. Nous avons perdu 10 ans, mais cette remise à plat du projet européen doit avoir lieu.

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Et si je n'ai qu'un seul vœu à formuler pour 2016, c'est bien celui que nous nous emparions de cet enjeu européen, sans attendre les prochaines élections européennes de 2019 et sans subir d'autres traités que décideraient nos monarques. La carte de l'Europe illustre les défis qui sont à accomplir. Aux portes de cette Europe, nous avons des zones de conflits qui sont des foyers permanents de déstabilisation. Et au sein de cette Europe, les États n'ont pas tous les mêmes priorités. Mais je ne vois pas comment nous pourrions donner un avenir serein à notre pays sans l'inscrire dans celui de l'Europe. Et comment ceux qui se préparent à concourir pour l'élection présidentielle de 2017 pourraient-ils faire l'impasse sur l'enjeu européen ?

13/09/2015

En cette année 2015, l'Europe nous montre son plus mauvais visage :=(

Au premier semestre 2015, c'est le feuilleton grec qui a mis en scène les principaux États membres de l'union européenne, et plus particulièrement ceux de la zone Euro. Alexis Tsipras, qui devenait Premier ministre de la Grèce en début d'année sur un programme volontariste contre les politiques d'austérité et pour une réévaluation de la dette publique, est devenu dès le début le mouton noir de l’Eurogroupe. Les 18 autres États membres de l'Eurogroupe sont tous gouvernés par des partis ou par des coalitions favorables au social-libéralisme ; certains s'affichent plus sociaux et d'autres plus libéraux, mais le résultat est le même. Dans ces conditions, la volonté politique d'Alexis Tsipras était vouée à l'échec, et même si le combat qu'il a mené pendant 6 mois avec son ami Yanis Varoufakis a ravivé chez les Européens, je parle du peuple, une volonté de rupture avec ce modèle dominant qui profite toujours à cette minorité possédante.

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Une bataille a été perdue, mais pas encore la guerre. La prochaine bataille se déroulera en Espagne à la fin de l'année. C'est Pablo Iglésias et son mouvement Podemos qui tenteront de convertir leurs concitoyens à un autre projet socio-économique, et j'espère que les électeurs espagnols sauront leur faire confiance. L'autre évènement qui est survenu cette semaine à propos de la gouvernance économique de l'Europe, c'est l'élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste britannique. Ce virage à gauche du Labour Party n'est pas une surprise, car partout en Europe les partis sociaux-démocrates sont en échec, échec parce qu'ils ne se distinguent plus de la droite quand ils sont au pouvoir. En France, plus personne ne sait dire ce que Sarkozy et Juppé feraient de différent de ce que font Valls et Marcron s'ils revenaient au pouvoir ... François Hollande étant déjà plus à droite que Sarkozy ne l'a été ...

Désormais, les élections dans les divers pays d'Europe voient s'affronter trois forces politiques : celles qui soutiennent le système, qu'elles soient de droite comme de gauche, les nationalistes qui s'appuient sur le patriotisme pour que le peuple rejette les élites, et enfin ceux qui veulent rompre avec le système dominant pour lui préférer les valeurs d'humanisme, de laïcité et de solidarité. Nous sommes très loin du vieux clivage gauche-droite.

L'autre mauvais visage que renvoie l'Europe, c'est son attitude vis à vis des réfugiés qui viennent de Syrie, d'Irak et des pays d'Afrique où la guerre et le djihadisme ne permettent plus aux populations de vivre en sécurité. Comme pour la crise grecque, ce sont souvent les pays de l'est de l'Europe, les derniers ayant rejoint l'Union qui refusent d'accueillir des réfugiés. La Slovaquie a même restreint aux seuls réfugiés chrétiens l'accès à son territoire, prétextant ne pas avoir de mosquée pour que les musulmans pratiquent leur religion, et le Premier ministre hongrois, Victor Orban, se fait le porte-parole d'un groupe de pays comme la Pologne, la Hongrie ou encore la République Tchèque pour voir dans cet afflux de migrants une menace pour « l'identité chrétienne de l'Europe ».

Mais je ne voudrai pas assimiler les peuples de ces pays de l'espace Schengen à leurs leaders les plus sombres, car l'Europe voit aussi se propager une vague nationaliste qu'il faut combattre.

Alors pouvons-nous encore construire une Europe solidaire, responsable et humaniste dans le contexte actuel ? La volonté acharnée de la droite et de la social-démocratie européenne à vouloir développer un marché économique le plus large possible, avec des règles de libre-échange et une monnaie unique qui favorisent les flux de capitaux et de travailleurs, ne s'est-elle pas affranchie des valeurs fondamentales de l'Europe des Lumières ?

Il est utile de relire le discours de Pierre Mendès-France contre le Traité de Rome en janvier 1957. S'il était convaincu de la nécessité de s'unir pour affronter les défis du XXe siècle, il était plus circonspect vis à vis des règles de libre-échange. Aujourd'hui, c'est Jacques Delors qui évoque son pessimisme sur l'avenir de l'Europe. Dans une interview au Journal du Dimanche, il estime que l'Europe n'a pas – pas encore – explosé. « Dans la situation actuelle, on a évité le pire. Mais l'Europe n'est pas une puissance morale, je dis morale au bon sens du terme. Il faut reconstituer cette puissance morale qui a fait la force de l'Europe en d'autres périodes, comme au moment de la chute du mur de Berlin », soutient-il.

Il est évident que l'Europe des 28 que nous connaissons aujourd'hui n'a plus d'avenir commun, en tous cas sur les règles de l'Union européenne issues des traités de Maastricht et de Lisbonne. Une autre Europe est à construire.