Midilibre.fr
Tous les blogs | Alerter le modérateur| Envoyer à un ami | Créer un Blog

13/11/2014

Que faut-il enseigner dans nos écoles ?

Membre du Parti de gauche depuis 2005, Françoise Verchère était vice-présidente du Conseil général de Loire-Atlantique jusqu'en février 2010, date à laquelle elle renonce à sa délégation à l'environnement. Elle avait par le passé déjà adressé des lettres ouverts à Manuel Valls ou à Arnaud Montebourg, mais cette dernière lettre ouverte à la ministre de l’Éducation nationale rejoint ma précédente note sur la jeunesse, une jeunesse en porte-à-faux de plus en plus brutal avec notre modèle de société.

Un article de Médiapart publié le 12 novembre fait état des documents d'enquête sur la mort de Rémi Fraisse, et il cite le lieutenant-colonel qui commandait le dispositif mis en place à Sivens cette nuit du 25 au 26 octobre : « Le préfet du Tarn nous avait demandé de faire preuve d’une extrême fermeté ». De son côté, le ministre de l'intérieur interpellé à l'Assemblée nationale le 12 novembre par le coprésident du groupe écologiste se défend d'avoir donné des consignes de fermeté ...

Françoise Verchère dénonce « une défiance à son égard » et « un frein régulier » à son action de vice-présidente. Photo Nathalie Bourreau.

Lettre ouverte à Madame la Ministre de l’Éducation Nationale,

Bouguenais le 9 novembre 2014

Madame la Ministre,

Bien que vous ne connaissiez probablement pas dans le détail les dossiers de Notre Dame des Landes ou du barrage de Sivens, ou d'un autre de ces grands projets contestés, c'est à vous que je souhaite m'adresser aujourd'hui. Depuis la mort de Rémi Fraisse, ce ne sont que questions et commentaires dans tous les media, manifestations dans les rues de France, émotion et colère. Ce qui s'est passé à Sivens aurait pu arriver à Notre Dame en 2012 lors de la tristement célèbre opération « César », et nous l'avons craint chaque jour de cet automne-là. C'est probablement pour cela que nous avons été très sollicités pour réagir sur le drame de Sivens.

Un journaliste m'a demandé ce que je pouvais dire, en tant qu'opposante au transfert d'aéroport mais aussi en tant qu'ancienne enseignante aux jeunes en colère. Et cette question à laquelle j'ai probablement mal répondu sur le coup m'a donné à réfléchir depuis. Et c'est vous que je vais interroger en retour, Madame la Ministre.

J'ai enseigné les lettres classiques du collège à la classe préparatoire. Ai-je eu tort de faire découvrir à mes élèves la révolte d'Antigone dans Sophocle, Jean Anouilh ou Henri Bauchau , ai-je eu tort de leur expliquer la différence entre la légalité et la légitimité d'un combat ? Ai-je eu tort de leur faire lire Émile Zola ou Victor Hugo en lutte permanente contre l'injustice et pour la vérité ? Ai-je eu tort de montrer aux plus jeunes que le Petit Prince a raison de préférer sa rose aux fausses richesses du businessman et de débattre avec les plus âgés sur « le discours sur la servitude volontaire » d’Étienne de la Boëtie ? Ai-je eu tort de lire avec eux Les racines du ciel dont on a dit qu'il était le premier roman écologique, le premier appel au secours de notre biosphère menacée ? Dont le héros avait trouvé la force de résister à la barbarie des camps grâce aux hannetons et aux éléphants, pour lesquels il se battait désormais. « L'espèce humaine (est) entrée en conflit avec l'espace, la terre, l'air même qu'il lui faut pour vivre...comment pouvons-nous parler de progrès, alors que nous détruisons encore autour de nous les plus belles et les plus nobles manifestations de la vie ? », écrit Romain Gary. Lorsqu'il a reçu pour ce livre le prix Goncourt en 1956, le ministre de la culture l'a probablement félicité n'est-ce pas ...

Dois-je multiplier les exemples ? Faut-il vraiment lire Villon (un délinquant d'ailleurs…), Rabelais, Montaigne, La Fontaine, Beaumarchais, Montesquieu, Voltaire, Bernanos, Camus, Boris Vian (un dangereux pacifiste, lui !) Malraux et tant d'autres ?

Tous ces auteurs font pourtant partie des programmes, ils sont « consacrés », régulièrement cités et encensés par les grands de ce monde...alors ? Aurais-je dû plutôt choisir, hors programme, des ouvrages qui apprennent l'appât du gain, l'art du mensonge, le refus du doute, le goût du pouvoir, la supériorité de l'oligarchie sur la démocratie ?

Aurais-je dû leur dire que la justice, la vérité, le respect du vivant étaient des utopies inutiles, des valeurs ringardes et en total décalage avec le monde réel ? Peut être après tout. Le choc serait moins rude et l'école serait enfin en phase avec la société...

C'est pourquoi, Madame la Ministre, je vous engage vivement à revoir les programmes si vous voulez que la jeunesse se taise, qu'elle accepte le monde saccagé que nous allons leur laisser, qu'elle n'ait comme idéal que la reproduction des erreurs de ses aînés, qu'elle ne s'indigne pas comme le lui demandait pourtant il n'y a pas si longtemps Stéphane Hessel, sous les applaudissements de tous.

Au moins, les choses seraient claires. Et l'on ne s'étonnerait plus que les socialistes au pouvoir qui avaient pleuré en 1977 la mort de Vital Michalon, tué lui aussi par une grenade explosive au cours d'une manifestation anti-nucléaire, n'aient visiblement aucun remords pour Rémi Fraisse et se dédouanent au contraire de leurs responsabilité en stigmatisant « la violence des manifestants ». Sans doute n'ont-ils plus le temps de lire, sans doute ont-ils oublié leurs lectures et leur jeunesse.

Dans l'espoir d'une réponse qui intéressera sans aucun doute mes collègues enseignants et leur permettra de mieux répondre à la tâche qu'on attend apparemment d'eux aujourd'hui , je vous assure Madame la Ministre de ma tristesse d'enseignante et de toute mon incompréhension,

Françoise Verchère,

coprésidente du CéDpa, conseillère générale de Loire-Atlantique, ancienne élève de l’École Nationale Supérieure.

01:06 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (0)

11/11/2014

L'Histoire, racontée à la télé ou à la radio, une richesse culturelle à cultiver longuement ...

Par le hasard d'un échange, j'ai découvert un historien remarquable : Henri Guillemin. Cet historien français du 20ème siècle n'avait pas sa langue dans sa poche ; je veux dire par là qu'il était aussi un polémiste attaché à la vérité historique. Il y a l'histoire que l'école nous enseigne, une histoire feutrée qui n'est pas là pour éveiller l'esprit critique mais plutôt pour inscrire sous les cranes les images du bien et du mal.

Henri_Guillemin.JPG

Réfugié en Suisse à partir de 1942 après une publication décriée en France sur Rousseau, il y restera jusqu'à son décès en 1992. Conférencier notoire, Henri Guillemin a aussi participé à de nombreuses émissions de conférences historiques sur la télévision suisse romande, et sur des sujets aussi variés que Napoléon, la Commune de Paris, Jean Jaurès, Victor Hugo, l'affaire Dreyfus, etc. Toutes ces conférences vidéo sont accessibles sur : http://gillemin.blogspot.fr/

Ce type de diffusion télévisuelle m'a rappelé un autre historien qui a occupé nos écrans de 1969 à 1988, c'est Alain Decaux.

Alain_Decaux.JPG Alain_Decaux_Raconte.JPG Alain_Decaux_2.JPG

Et on peut retrouver les émissions mensuelles d'Alain Decaux sur le site Web de l'institut national de l'audiovisuel (INA) : http://www.ina.fr/emissions/alain-decaux-raconte/

Le Web recèle ainsi quelques trésors culturels qu'il est salutaire de rechercher et de diffuser ; je suis tellement catastrophé par ce que diffuse la télévision aujourd'hui :=(

20/09/2014

Imposer le secret, pouvoir et citoyenneté sont-ils antinomiques ?

Combien d'affaire politico-financières se sont-elles arrêtées brutalement quand les services de l’état opposent le fameux "Secret Défense" ? France 3 diffusait cette semaine un documentaire remarquable sur le juge Renaud Van Ruymbeke, lui qui a vu certaines de ses instructions se heurter à "la défense des intérêts majeurs de l’état". Mais qui en décide ? Quel pouvoir ?

renaud_van_ruymbeke.jpg

L'extrait ci-après du documentaire de France 3 dédié à Renaud Van Ruymbeke où il s'est vu opposé le secret défense dans l'affaire des frégates taïwanaises illustre les limites de son métier de juge d'instruction, il porte un regard critique sur la relation entre les citoyens et le pouvoir, sur la citoyenneté.

"Renaud Van Ruymbeke, au nom de la loi", un film de Philippe Pichon
Une co-production France Télévisions / Octobre production

La démocratie s'arrête-t-elle au soir du scrutin ? Élire ses représentants suffit-il pour déléguer aveuglément notre souveraineté populaire ? Or, il est à mon sens assez irresponsable pour les citoyens que de laisser leurs élus administrer la collectivité ou l’État, et user de leurs contributions fiscales sans aucune transparence. Car la démocratie qui s'est substituée en France à l'arbitraire royal permet justement aux élus et aux citoyens d'accéder aux décisions du pouvoir.

La Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 est le texte fondateur de notre République. Et dans le contexte de cette note, je fais référence à son article 14 : "Chaque citoyen a le droit, par lui-même ou par ses représentants, de constater la nécessité de la contribution publique, de la consentir librement, d'en suivre l'emploi et d'en déterminer la quotité, l'assiette, le recouvrement et la durée". Il donne suite à l'article 13 : "Pour l'entretien de la force publique et pour les dépenses d'administration, une contribution commune est indispensable. Elle doit être également répartie entre tous les citoyens, en raison de leurs facultés " et il est clairement résumé par l'article 15 : "La société a le droit de demander compte à tout agent public de son administration".

Le fonctionnement de l’État, mais aussi celui de nos collectivités locales est de plus en plus complexe. Et en même temps, les citoyens délèguent de plus en plus, et ils délèguent trop souvent en faisant un chèque en blanc. Beaucoup de citoyens que je croise localement sont sur cette longueur d'onde : ils élisent des conseillers municipaux pour gérer la commune et ils ne souhaitent pas être embêtés pendant les 6 ans du mandat ; "on verra à la prochaine élection". Mais avec une telle attitude, Thomas Thévenoud serait encore secrétaire d'Etat, Aquilino Morel serait encore l'un des conseillers du Président de la République et Jérôme Cahuzac serait encore ministre du Budget ... Des contre-pouvoirs sont indispensables en démocratie.