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13/08/2016

La terreur peut-elle rester à la porte des écoles ?

Nous voudrions que cela ne soit jamais arrivé et nous espérons que cela ne se reproduira plus jamais, mais il faut pourtant se persuader que la menace terroriste est toujours réelle, très sérieuse et que la France, ses valeurs, son histoire, sa culture et sa République laïque restent la cible privilégiée des islamistes salafistes. Aussi, après avoir frappé nos institutions et nos lieux habituels du vivre ensemble, d'autres symboles de la République sont fortement menacés. Et la rentrée scolaire, dans une quinzaine de jours, fait l'objet de la plus grande vigilance de la part des pouvoirs publics. Personne ne peut oublier l'assassinat par Mohamed Merah de trois enfants, âgés de 4, 5 et 8 ans à l'école Ozar Hatorah de Toulouse le 19 mars 2012, et nous savons que les terroristes sont prêts à réitérer de tels actes odieux, lâches et barbares.

L’Éducation nationale, ce sont 12,7 millions d'élèves et apprentis répartis dans 63 000 établissements scolaires du premier et du second degré ; un million d'adultes (enseignants et personnels administratifs) sont aux côtés des élèves tout au long de l'année scolaire. Ces chiffres témoignent de la difficulté pour réduire le plus possible les risques d'attentat dans une école, dans un collège ou dans un lycée. Nous l'avons bien compris avec l'assassinat du Père Jacques Hamel à Saint-Étienne-du-Rouvray le 26 juillet dernier ; la folle détermination des terroristes peut frapper n'importe où et n'importe quand, mais toujours avec l'objectif de s'attaquer à des symboles, ce qui alimente une naturelle inquiétude collective. Et les établissements scolaires appartiennent à cette catégorie « d'espaces vulnérables ».

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Alors certains, comme ce maire-adjoint de Vendargues qui demande que les maires et leurs adjoints puissent être armés, demanderont peut-être que les directeurs d'école et que les principaux des établissements du second degré soient armés. A Ottawa, le 22 octobre 2014, un Québécois de 32 ans Michael Zehaf-Bibeau fait feu dans l'enceinte du Parlement après avoir abattu un soldat à l'extérieur ; il est abattu par le responsable de la sécurité du Parlement, Kevin Vickers. Officier de la gendarmerie royale du Canada pendant vingt-neuf ans, cet homme occupait depuis 2005 le poste de sergent d'armes de la Chambre des communes. Mais c'est comme pour ces deux soldats américains qui ont désarmé le terroriste Ayoub El Khazzani dans le Thalys le 21 août 2015, ils étaient expérimentés. Et on ne peut pas distribuer des armes, en généraliser l'usage comme cela se fait maintenant dans les universités américaines, au seul motif que cela peut permettre de repousser ou de neutraliser un terroriste. En France, et au cœur même du concept d'ordre public, la notion de sûreté est garantie par la Déclaration de 1789 : « il n'est pas de liberté possible dans une société où les individus craignent pour la sécurité de leur personne ».

Or, et même si la Constitution ne le mentionne pas, nos deux siècles de république ont donné une valeur constitutionnelle à cette notion d'ordre public. L'ordre public est l'ensemble des règles obligatoires qui permettent la vie en société et l'organisation de la nation. L'ordre public couvre des notions générales comme la sécurité, la morale, la salubrité, la tranquillité, la paix publique. Garanti par l'Etat, l'ordre public est du ressort de la police administrative. En France, le maintien et le rétablissement de l'ordre public relèvent du ministère de l'Intérieur. Ils sont assurés par la Police nationale et par la Gendarmerie nationale. Il est regrettable que 13 000 emplois de policiers et de gendarmes aient été supprimés sous la présidence de Nicolas Sarkozy, et les 9 000 postes que François Hollande a promis de pourvoir d'ici 2017 demeurent très insuffisants au regard de la situation actuelle. Surtout que la réalité sur ces créations de poste relève plutôt de la lettre au Père Noël. Selon les rapports officiels de l'Assemblée nationale (cf. Rapport annuel annexé au projet de loi de règlement du budget et d'approbation des comptes pour 2015) et de la Cour des comptes (cf. Note d'analyse sur l'exécution budgétaire 2015), il n'y aurait que 390 postes qui auraient été créés entre 2012 et 2015 !

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C'est la logique comptable (ou budgétaire) qui s'impose, et l’État a déjà fait défection depuis très longtemps dans ses missions régaliennes ; les personnels publics de la justice, de la pénitentiaire, de la police, des douanes, des services de santé publique et de bien d'autres services publics ne sont pas ces fonctionnaires catalogués de façon démagogique comme des "salariés privilégiés" ! Ce n'est pas normal qu'un débat n'ait pas eu lieu sur ces emplois publics et sur leurs missions, les gouvernements se contentant trop souvent de rafistolages. Et en l’occurrence pour la sécurité publique, ce serait maintenant sur les militaires de l'opération "Sentinelle", sur les nouveaux effectifs d'une hypothétique "Garde nationale" et sur les effectifs dispersés des polices municipales que reposerait le projet gouvernemental ...

Mais j'en reviens aux écoles et à la prochaine rentrée scolaire. Vu le nombre d'établissements scolaires à protéger et vu les moyens dont dispose l’État, le gouvernement a décidé de mobiliser les enseignants. Selon la directive du 29 juillet signée par les ministres de l’Éducation nationale et de l'Intérieur, « Les récents attentats et le contexte de menace terroriste imposent une vigilance renforcée » et la « priorité absolue  est donnée à la sécurité des établissements scolaires ». Cette circulaire vient préciser les conditions de mise en œuvre du Guide des bonnes pratiques pour la vigilance aux attentats diffusé cet hiver (cf. guide en version PDF), guide qui avait déjà fait l'objet d'une note d'accompagnement au printemps (cf. Accompagnement du guide en version PDF). Ces mesures seront difficiles à mettre en place : les aménagements à réaliser aux abords des établissements dépendent des collectivités locales, l'alarme « attentat-intrusion » doit être distincte de l'alarme incendie, l'identification des critères de radicalisation chez des enfants et chez des adolescents ne répond pas à une check-list déterministe, la mise à jour et les tests du plan particulier de mise en sécurité (PPMS), etc. Le détail des mesures de ce texte gouvernemental sera dévoilé par les ministres de l’Intérieur et de l’Éducation nationale le 24 août, mais il y aura inévitablement plus d'intentions que de moyens ...

Et puis il y a cet exercice « attentat-intrusion » à faire dans chaque établissement scolaire. Il s'agira de simuler l'intrusion dans l'enceinte de l'établissement d'un terroriste, conduisant enseignants et élèves à barricader leurs salles, à éteindre leur portable, à se cacher au plus loin des fenêtres et des portes jusqu'à l'intervention des forces de l'ordre. Il y a dans cet exercice la volonté de nous habituer à cette situation, de nous faire acquérir des réflexes. Mais c'est aussi l'aveu qu'il faut autant s'adapter à ce climat de terreur qu'il faut lutter contre ses causes et ses promoteurs. Au Japon, les enfants des écoles font régulièrement des exercices de simulation d'un tremblement de terre, mais ce sont des situations auxquelles les japonais sont régulièrement confrontés, irrémédiablement, et il est responsable de s'y préparer. Là, le terrorisme qui frappe la France ne peut pas être considéré comme irrémédiable, et on ne réalise pas un exercice « attentat-intrusion » comme on réalise un exercice incendie. Surtout chez les plus petits chez qui ces exercices seront anxiogènes. Cette école qui sanctuarise les valeurs de la République, qui éveille l'esprit critique et qui transmet des connaissances et des savoirs s'est aussi voulue ouverte sur le monde, mais avoir une fenêtre ouverte sur le monde ne signifie pas qu'il faille l'ouvrir à tous vents. Je plaide pour que nos enfants puissent continuer à aller à l'école avec l’insouciance de leur jeunesse, avec le plaisir de retrouver leurs copines et leurs copains et que leurs seules appréhensions portent sur les contrôles et autres examens scolaires de l'année.

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Des tests ont déjà été réalisés dans certains établissements, mais ils sont pour moi plus stressants que réellement préventifs. Simuler un attentat dans des conditions proches de la réalité, sans que personne n'ait été prévenu, justifierait de mettre en place juste après une cellule psychologique ; il apparaît que lors de ces expériences les élèves n'en ressortent pas indemnes, ils ont besoin d'en parler. Le secrétaire général de la Fédération des parents d'élèves Rodrigo Arenas Muñoz relativise ces expériences aux effets potentiellement traumatisants pour les élèves : « Ce n'est pas le fait de se préparer à une éventuelle attaque ni d'en parler qui est anxiogène, c'est le terrorisme qui l'est ».

Je pense que c'est d'abord aux adultes de faire preuve de la plus grande vigilance dans ce contexte actuel de menace terroriste. Les parents d'élèves sont des sentinelles, les enseignants savent réaliser les mesures de prévention au sein de leur établissement et les élus locaux, aux côtés des services de l’État mettront tout en œuvre pour sécuriser les abords des écoles, des collèges et des lycées. Ainsi, les aires de stationnement des bus scolaires et les installations sportives sont eux aussi des « espaces vulnérables ». Et je souhaite que les enfants ne soient pas entraînés dans une spirale de terrorisation ; ils doivent eux aussi être vigilants, mais c'est à nous d'assurer leur protection. Ne leur transmettons pas des messages d'impuissance ou de résignation. Empêchons aussi que des attitudes stigmatisantes puissent naître de ce climat de suspicion, car ce serait alimenter des replis et des frustrations, et donc le terrorisme lui-même.

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