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05/05/2016

« Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel », Jean Jaurès

J'ai regardé dernièrement un excellent documentaire sur LCP (Des Nanterre aux Voltaire), et je vous invite vivement à le voir. Mais le fil conducteur de ce documentaire est la confrontation au réel d'une gauche où Fabius et Macron dameraient le pion à Guesdes et à Blum. Cette relation au réel fonde toute l'histoire de la gauche, comme au début du 20ème siècle où seule la révolution pouvait balayer cette réalité d'un capitalisme oppresseur. Et puis au fil du temps, il a fallu prendre en compte le réel. En 1936, Blum est élu sans programme, car à l'époque élaborer et défendre un programme électoral était nécessairement synonyme d'accompagnement du capitalisme ; néanmoins, il a quand même réalisé le projet du front populaire. Le programme de Mitterrand en 1981, qui se voulait pourtant en rupture avec le capitalisme, se heurtera deux ans plus tard à une réalité économique incontournable. Et Macron dans ce reportage  distingue à gauche ceux qui promettent au peuple de lutter contre les affres de cette réalité (les communistes, la CGT, Mélenchon, ...), et ceux qui comme lui proposent de s'adapter aux réalités. Et il met d'ailleurs le FN dans la première catégorie.

Et à la fin de ce documentaire, j'ai immédiatement pensé au Discours à la jeunesse de Jean Jaurès, avec cette phrase célèbre « Le courage, c'est d'aller à l'idéal et de comprendre le réel ». Sauf qu'on ne parle plus désormais que des réalités, à combattre, à contourner ou à intégrer, mais qu'il n'y a plus d'exaltation d'aucun idéal. Et par exemple, la loi El Khomri actuellement en discussion à l'Assemblée nationale est révélatrice de ce discours politique ; elle ne dessine aucune vision d'avenir, elle se contente simplement d'apporter ses réponses à des problèmes conjoncturels, et par ailleurs complètement à contre-temps puisqu'elle veut fragiliser les salariés alors que nous avons plus de 5 millions de chômeurs. Dans ce contexte de chômage de masse, la négociation à l'échelle de l'entreprise ne sera jamais favorable aux salariés. En cela, la droite de Sarkozy comme la gauche de Hollande sont les deux faces d'une même pièce, celle de l'accompagnement du système capitaliste mondialisé, notre indéfectible réalité.

J'ai par ailleurs été conforté dans cette nécessité que l'idéal doit préempter l'appréciation du réel par un article d'Elisabeth Roudinesco dans le BibliObs. Les réalités sont aujourd'hui abordées de façon réactionnaire, avec des raccourcis qui placent l'idéal révolutionnaire de 1789 au même plan que le fascisme. La France qu'aime Elisabeth Roudinesco est « celle qu’on aime dans le monde, mais celle qui est porteuse de notre singularité, la France des intellectuels universalistes, celle des droits de l’homme, de Diderot à Hugo ». Et aujourd'hui, elle le déplore, l'opinion supplante les savoirs. Dans les années 50 à 70, la parole de Sartre ou celle d'Aragon avait du poids. A la même époque, le rapport Meadows (Club de Rome) ou encore la candidature de René Dumont ont permis de diffuser un discours alternatif en pleines trente glorieuses ; maintenant ce sont les enquêtes d'opinion qui dictent les orientations des politiques.

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Alors faut-il s'y résoudre ? Que nenni ! Et c'est là où pour moi l'écologie politique apporte une autre vision du monde qui constitue un idéal, celui de préserver notre planète et ses écosystèmes qui nous sont indispensables, celui de partager les ressources naturelles sans jamais les épuiser, celui d'une prospérité des liens plutôt que des biens et de progrès sociaux et sociétaux qui favorisent le mieux-vivre ensemble. Et ce ne devrait être qu'au regard d'un tel idéal que de comprendre le réel aide à le réaliser. Je ne me retrouve plus dans ces "valeurs de gauche" galvaudées et dans ces tactiques électorales qui au bout du compte ne font qu'agrandir le fossé entre les citoyens et la politique. Alors cet idéal vers lequel tendre, il se discute à Nuit debout, chez les Colibris, à Alternatiba et dans plein d'ONG et de fondations qui s'éloignent des politiques. Et ces organisations citoyennes n'ont pas besoin des partis politiques ; je me souviens d'une plénière aux journées d'été d'EELV à Bordeaux où les associatifs en tribune (Alternatiba, FNE, Zero Waste, ...) ont décliné toute perspective de partenariat avec EELV, ils se débrouillent très bien tous seuls.

Mais les partis politiques (et les Verts y sont venus) sont beaucoup trop obnubilés par la conquête du pouvoir. EELV a un groupe à l'Assemblée nationale et un autre au Sénat, et quel est leur bilan ? Quelle centrale nucléaire a fermé depuis 2012 ? Notre-dame-des-Landes est toujours dans les tuyaux et il y a eu un mort à Sivens. Etc. A l'opposé de ça, quand René Dumont se présente à l'élection présidentielle en 1974, il ne se fait aucune illusion sur l'issue du scrutin. Mais il porte un message et il vulgarise l'idéal écologique ; il ne suit pas l'opinion ambiante, il diffuse une opinion. Ce processus, Dany Cohn-Bendit l'a décrit dans son livre-programme de 2009, « Que faire ?», avec son concept de « société pollen » où la diffusion et le partage de la connaissance constituent une richesse qui dépasse la cadre de la marchandisation de biens. Ainsi, je considère que si EELV n'a pas d'élu(e) à l'A.N. en juin 2017, ce ne serait pas une catastrophe ; les catastrophes, elles sont ailleurs dans le monde.

Dessinons-nous d'abord un idéal ! Et aujourd'hui sans aucun doute Jean Jaurès serait écologiste ;-)

Commentaires

Il y avait bien l'idéal européen, mais il s'est fracassé contre la réalité d'une construction économique favorable à quelques intérêts privés. Et c'est maintenant le temps de l'idéal consumériste ...

Écrit par : Bruno | 06/05/2016

Merci pour votre article,j'ai particulièrement apprécié votre conclusion:

Ainsi, je considère que si EELV n'a pas d'élu(e) à l'A.N. en juin 2017, ce ne serait pas une catastrophe ; les catastrophes, elles sont ailleurs dans le monde.

Écrit par : skreo | 06/05/2016

Il y avait bien l'idéal européen, mais il s'est fracassé contre la réalité d'une construction économique favorable à quelques intérêts privés. Et c'est maintenant le temps de l'idéal consumériste ...

Écrit par : Bruno | 09/05/2016

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