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11/11/2015

La République abandonnerait-elle son école à la démocratie ?

La France n'est pas qu'une démocratie, un État de droit, elle est surtout une République. Et le texte que publia Régis Debray dans un débat du Nouvel Observateur en novembre 1989 reste d'une brûlante actualité. Il résumait très bien cette situation assez unique en Europe, et encore plus dans le monde, par cette phrase : « la démocratie est ce qu'il reste de la république quand on a éteint les Lumières ». Je vous invite vivement à lire ce texte (cf. version PDF), chaque paragraphe est un appel républicain à la révolution !

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Ce texte de Régis Debray évoque le rôle de l'école dans une république : « En république, la société doit ressembler à l’école, dont la mission première est de former des citoyens aptes à juger de tout par leur seule lumière naturelle. En démocratie, c’est l’école qui doit ressembler à la société, sa mission première étant de former des producteurs adaptés au marché de l’emploi. On réclamera en ce cas une école « ouverte sur la vie », ou encore une « éducation à la carte ». En république, l’école peut être qu’un lieu fermé, clos derrière des murs et des règlements propres, sans quoi elle perdrait son indépendance (synonyme de laïcité) à l’égard des forces sociales, politiques, économiques ou religieuses qui la tirent à hue et à dia ! Car ce n’est pas la même école, qui se destine l’une à libérer l’homme de son milieu et l’autre à mieux l’y insérer. Et tandis que l’école républicaine sera réputée produire des chômeurs éclairés, on verra dans l’école démocratique une pépinière d’imbéciles compétitifs. Ainsi va la méchanceté, par tirs croisés ».

La ministre de l’Éducation Nationale Najat Vallaud-Belkacem participe-t-elle de ce changement de paradigme sur l'école de la République ? Il semblerait ...

Que dire de son projet de mixité sociale expérimenté dans 17 départements de l'hexagone à partir de la rentrée prochaine ? Il s'agit, au travers d'une carte scolaire élargie, d'assurer plus de mixité sociale dans les établissements et dans les classes. Comme le dit Régis Debray, « l’école [en démocratie] doit ressembler à la société ». Mais de quelle mixité parle-t-on quand ces élèves ne se retrouveraient qu'au collège ? Ils ne fréquenteraient ni les mêmes cinémas, ni les mêmes clubs de sport, ni les mêmes quartiers, mais ils seraient réunis pendant le temps scolaire pour "apprendre à se connaître " ??? La nouvelle doctrine est que nos enfants doivent d'abord apprendre à faire société, avant même d'apprendre autre chose. L'école devient alors un lieu de sociabilisation, et les enseignants deviennent des psychologues de groupe. Sur France Info cette semaine, la ministre veut « donner envie de mixité sociale », comme une publicité donnerait envie de chocolat ou d'une nouvelle voiture ! La ministre insiste évidemment sur sa méthode, ne pas brusquer, concerter, évaluer scientifiquement, et tutti quanti. Les collèges privés sont par ailleurs prévus dans le dispositif, dans un grand élan œcuménique =:(

Or, la mixité sociale se construit d'abord dans tous les domaines du "vivre ensemble". Il y a d'abord la politique du logement qui depuis des décennies crée des ghettos et qui éloigne de certains quartiers les classes moyennes (même celles qui en sont issues). Il en va de même pour les commerces et les services qui s'adaptent à la sociologie des lieux, et non l'inverse. Les lieux de travail sont eux aussi des accélérateurs de cloisonnement social. Avant, les parents des élèves travaillaient souvent dans les mêmes bureaux, dans les mêmes ateliers, et la mixité se réalisait ainsi dans toutes les couches de la société. Aussi, avant de faire de l'école un outil politique pour occulter l'échec récurrent des politiques de la ville, que le gouvernement mette déjà en œuvre ses promesses de 2012.

La perméabilité d'une école sanctuarisée a été posée suite aux attentats de janvier, des élèves n'ayant pas respecté la minute de silence ou ayant trouvé quelques justifications aux terroristes. Le salafisme est-il au programme des écoles, des collèges et des lycées ? Qu'enseigne-t-on aux élèves, à avoir la même opinion sur ces questions-là ou bien à développer leur esprit critique ? Non, il faut leur apprendre à faire société ... Mais quelle société ?

L'autre réforme de Najat Vallaud-Belkacem est cette fameuse réforme du collège qui prendra effet à la rentrée prochaine. Et j'écoutais récemment sa réponse à une question au gouvernement du député de Moselle Céleste Lett à propos des classes bilangues allemand ; elle noie le poisson ... Le député l'interroge à partir de données chiffrées qui semblent fondées, et elle lui répond en élargissant l'enseignement des langues vivantes dès le CP ! Et sa bonne humeur charmeuse en séance ne clôt pas le sujet, comme le montre cette note d'un blog de Mediapart où quelqu'un démonte point par point son argumentaire.

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En réalité, il y aura avec cette réforme de moins en moins de cours "spécialisés", comme le latin, le grec ou les classes européennes, et de plus en plus d'inter-disciplinarité pour que les enseignements fassent sens. Les élèves n'apprendront plus les langues comme des langues (je me souviens encore de la déclinaison rosa, rosa, rosam, rosae, rosae, rosa en latin ou de la singularité d'accord entre pluriel et singulier du Τὰ ζῷα τρέχει en grec) ; ils vont acquérir des éléments de langue comme étant des composantes d'une culture latine ou grecque. La conséquence de ce nivellement des enseignements dans un collège unique qui lui-même uniformise, c'est que des élèves qui ont des aptitudes pour apprendre plus vite que d'autres seront bloqués. Les commentaires médiatiques ont évoqué l'anti-élitisme de la ministre, mais nous avons en France des chercheurs, des ingénieurs, des intellectuels et plein de talents qui ont bénéficié d'une école qui favorisait l'excellence.

Autre étonnement dans le livret de la laïcité qui est diffusé dans tous les établissements scolaires ; il est stupéfiant de lire que les enseignants doivent « éviter la confrontation ou la comparaison du discours religieux et du savoir scientifique. Dans les disciplines scientifiques (SVT, physique-chimie, etc.) il est essentiel de refuser d’établir une supériorité de l’un sur l’autre comme de les mettre à égalité ». Ou encore si les enseignements sont contestés par des élèves que « sans se risquer à la comparaison des discours scientifiques et religieux, il est tout à fait possible de déconstruire l’argument d’un élève comme on le ferait de n’importe quelle objection. Enseigner, c’est aussi savoir instaurer un dialogue avec ses élèves à l’intérieur de la classe ». Car si ce livret insiste à plusieurs reprises sur la distinction entre "croire et savoir", et qu'il fixe un cadre laïc à l'enseignement scolaire, il laisse néanmoins les enseignants assez incertains sur la façon concrète de traiter les problèmes éventuels. On croirait revivre la question du foulard en 1989 où le gouvernement de l'époque laissa les directeurs d'établissement gérer au cas par cas, dans le contexte du quartier.

Je n'exploite pas cette dernière question à une fin anti-religieuse primaire, les croyances relevant de la sphère privée et il faut permettre à chacun d'exercer un culte et d'en suivre les préceptes, mais la primauté du savoir sur les croyances dans l'enseignement républicain ne devrait pas être négociable. Et s'en exonérer, pour avoir la paix sociale, est irresponsable.

Voilà, quoi qu’indigné, je ne me résigne pas à ce que l'école de la République devienne une simple école de la vie sociale, pour appendre à faire société, à vivre tous ensemble en se connaissant mieux et à avoir un emploi. Et quand Montaigne dit que « il vaut mieux une tête bien faite qu'une tête bien pleine », il milite pour éveiller chez l'élève la curiosité, le doute, la critique et toutes les dispositions qui lui permettront de s'adapter aux aléas de sa vie d'adulte. Il faut donc ouvrir le plus possible le champ de ses connaissances, comme par exemple une langue étrangère parlée couramment, et lui désemplir la tête des certitudes et des croyances qui obstrueront sa vision du monde. La République française est singulière dans le monde, alors pourquoi son école ne le resterait-elle pas ? Et de conclure sur cette intéressante interview d'Alain Finkelkraut dans le Figaro cet été, « L'école des savoirs cède sa place à l'école de la thérapie par le mensonge », et qui milite activement pour une école résolument républicaine.

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