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17/01/2015

Et défiler avec le slogan « Je suis minute » ?

Oui, imaginons un instant que des terroristes aient choisi de s'attaquer à la rédaction de l'hebdomadaire Minute plutôt qu'à celle de Charlie ... D'ailleurs, en y réfléchissant bien, c'est là un choix qui aurait été bien plus efficace ... "terroristiquement" parlant. Parce que dans l’inconscient collectif, Charlie c'est les gentils et Minute c'est les méchants. Et s'attaquer à des gentils ne peut que susciter de la compassion, une réelle empathie. Par contre, en s'attaquant à des méchants, la réaction citoyenne est bien plus incertaine.

Bon, si les deux frères Kouachi ne s'étaient pas simplement trompés d'adresse ce 7 janvier vers 11h avant de faire douze morts et de nombreux blessés, mais s'ils s'étaient carrément trompés de rédaction. Et si dès mercredi midi toutes les chaînes d'info avaient distillé les détails d'une attaque chez Minute, avec la même cavale et la même issue fatale 48h plus tard pour les deux tueurs dans une imprimerie de Dammartin-en-Goële ... La presse française compte bien d'autres organes, et cela fait pourtant une semaine que Charlie Hebdo en est l'étendard. Alors j'évoque Minute, mais d'autres rédactions de la presse écrite et audio-visuelle auraient aussi pu être visées.

Je_Suis_Charlie.jpg

Sur le fond, les deux hebdomadaires font respirer notre démocratie, ils incarnent la liberté d'expression, et même dans ce qu'elle a parfois de plus paroxystique, et tuer des journalistes est doublement coupable ; c'est donner la mort à des femmes ou à des hommes, et c'est attenter à la liberté de la presse. Mais revendiquer fortement un « Je suis Charlie » comme un « Je suis minute » ne signifie pas que l'on est d'accord avec le contenu de ces hebdomadaires, c'est tout simplement l'affirmation que l'on défend fermement la liberté qu'a la presse d'exprimer des opinions, des idées et de susciter des débats dans les limites autorisées par la loi.

Et les Tartuffe sortent du bois ! C'est le cas du Premier ministre islamo-conservateur turc Ahmet Davutoglu qui était présent dimanche dernier dans le défilé, mais qui dénonce aujourd'hui la une du dernier numéro où le prophète Mahomet est représenté. Des journaux et des sites Web turcs ont repris cette caricature dans leurs colonnes, mais un tribunal turc a ordonné dans la foulée le blocage de toutes les pages web affichant le dessin de Mahomet, la qualifiant « d'insulte pour les croyants ». Même critique pour le roi Abdallah II de Jordanie, lui aussi était dans le défilé dimanche avec une cinquantaine de chefs d’État et de gouvernement, et il dénonce maintenant l'irresponsabilité et l'inconscience de l'hebdo. Un communiqué du Palais royal jordanien précise qu'il s'agit d'un « comportement condamnable, irresponsable et inconscient, les principaux fondements de la liberté d'expression étant la responsabilité et le respect des religions au lieu des atteintes délibérées ». Depuis le mercredi 14 janvier, l'hebdomadaire satirique français suscite des vagues de violence au Niger, en Algérie ou encore au Pakistan ; il embrase le monde musulman, mais personne n'oblige ceux que cela offense d'acheter ou de lire Charlie Hebdo.

Charlie_la_presse_va_bien.jpg

La République française ne sanctuarise aucun espace sacré. Si les citoyens peuvent vénérer un dieu, cela relève d'une initiative privée. Depuis 1905, la France ne reconnait aucune religion ; c'est l'article 2 de cette loi : « La République ne reconnaît, ne salarie ni ne subventionne aucun culte. [...] ». Mais la laïcité est parfaitement exprimée dans son article 1er : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes [...] ». Le blasphème ne s'entend donc qu'au sein de la sphère religieuse, pour un culte donné, mais il n'est pas prohibé par la loi puisque la loi ne reconnait rien de sacré.

La France a une très ancienne culture de la caricature, de la critique des puissants, de la grivoiserie ; une culture qui dans ce domaine-là hérite de Voltaire, Rabelais et Molière. Et dans une société française où l'autorité est pesante mais acceptée (c'est le modèle du chef Abraracourcix croqué par Uderzo et Goscinny), notre démocratie autorise certains exutoires libertaires pour canaliser nos âmes rebelles. La plume, le son et l'image sont des armes non létales, mais les esprits formatés par la télévision, par la publicité et par les réseaux sociaux y sont de moins en moins réceptifs. Or, nous devons développer notre esprit critique dès l'école. Et les propos de Pierre Desproges (cf. réquisitoire du "Tribunal des flagrants délires" sur France Inter avec Jean-Marie Le Pen) prennent en ce moment un sens plus aigu : « Oui sans hésiter on peut rire de tout, mais c'est dur de pouvoir rire avec tout le monde ».

Mais pour en revenir à l'hypothèse où une autre rédaction que celle de Charlie Hebdo aurait été prise pour cible par quelques égarés, je suis persuadé qu'une même mobilisation citoyenne se serait manifestée dans les rues de nos villes. Mais certainement avec un autre slogan.

Wolinski, Cabu, Charb, Tignous, Honoré, Elsa Cayat, Mustapha Ourrad et Oncle Bernard auront gagné quelques oscars à titre posthume. Les religieux monopolisent les médias depuis leur disparition ; la cathédrale Notre-Dame de Paris a même sonné le glas en leur hommage. Et puis Charlie Hebdo est tiré à 5 millions d'exemplaires, en plusieurs langues !

 

charlie hebdo

Commentaires

Aux USA où le 1er amendement de la constitution protège les citoyens en matière de liberté de culte, puis d'expression, la Une de Charlie Hebdo est totalement auto-censurée. L'interview de Caroline Fourest sur Sky News a ainsi été interrompue par la journaliste car elle montrait la Une en direct ; la journaliste de s'excuser auprès des téléspectateurs s'ils ont été offensés par cette irruption de l'insolence de Luz.
Cf. http://www.dailymotion.com/video/x2es13w_sky-news-interrompt-le-direct-a-la-vue-de-charlie-hebdo-vostfr_news

Écrit par : Laurent Dupont | 17/01/2015

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