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29/10/2014

La démocratie a besoin du peuple, mais le peuple a-t-il envie de démocratie ?

C'était un vendredi soir du mois de septembre, dans l'émission Ce soir (ou jamais !) animée par Frédéric Taddeï ; un certain Étienne Chouard y ferraillait avec l'inébranlable Jacques Attali (cf. vidéo). Ce soir-là, ce sont deux visions opposées de la démocratie qui se sont exprimées ; pour Attali, l'orientation politique est portée par les élites, et il déplore qu'actuellement ni la gauche ni la droite n'ont de vision ou de projet clair. Et pour Chouard, les élites sont nos maîtres auxquels le peuple est asservi, conditionné par les médias et enchaîné à leurs crédits.

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Le discours d’Étienne Chouard est éloquent (cf. best-of). Il démontre comment ceux qui écrivent les constitutions, les élites, gravent dans le marbre les règles d'une société où la souveraineté du peuple est totalement confisquée. Et il cite Tocqueville, au début du 19ème siècle : "Je ne crains pas le suffrage universel, les gens voteront comme on leur dira". Et à l'époque, c'était l'église qui nourrissait les cerveaux. Plus tard, ce fut les patrons d'industrie, les patrons de presse, des militaires (de Pétain à de Gaulle), mais aussi quelques tribuns de la scène politique. Et quand surviennent des "accidents démocratiques", c'est à dire quand le peuple rejette ce que les élites envisagent pour lui, alors nos représentants démocratiquement élus corrigent le tir. Le traité établissant une constitution pour l'Europe (TCE) était à ce titre un modèle du genre. Rejeté par référendum populaire, il a été ratifié par la représentation nationale ; le TCE avait juste été rebaptisé "traité de Lisbonne".

couverture_TCE.png

Étienne Chouard évoque la démocratie athénienne où pendant deux siècles c'est le peuple qui faisait la loi, qui la faisait exécuter et qui jugeait ceux qui y dérogeaient. Mais la démocratie à Athènes sous Clisthènes, c'était quelques dizaines de milliers de citoyens (10% de la population avait le titre de Citoyen et pouvait voter) ; en France aujourd'hui, il y a  46 millions de citoyens inscrits sur les listes électorales, et la démocratie directe ainsi que le tirage au sort sont des exercices plus complexes, mais pas impossibles. L'utilisation des réseaux sociaux a ainsi été un facteur clé dans quelques soulèvements populaires récents ... Alors il faut faire attention de ne pas laisser Google ou Facebook devenir des faiseurs d'opinion, mais la technologie peut être mise à profit d’intérêts plus nobles.

Faire écrire une nouvelle constitution par des citoyens tirés au sort, une œuvre qui échapperait aux intérêts particuliers des grandes fortunes internationales, voilà le projet d’Étienne Chouard. Et il est rejoint en cela par un Jean-Luc Mélenchon qui aspire à ce qu'une assemblée constituante établisse la constitution d'une VIème République. Oui, au regard du rejet de la classe politique actuelle qui applique, à droite comme à gauche, le même projet au service de quelques uns, repartir d'une page blanche avec un idéal humaniste est légitime.

Mais le peuple en a-t-il envie ? Pourquoi ce rejet du modèle dominant se traduit-il par exemple dans la réussite électorale du Front National ? Mon expérience politique locale me rend très pessimiste sur l’appétence populaire pour l'exercice indépendant de sa souveraineté. Combien de citoyens se satisfont largement d'aller voter tous les 5 ou 6 ans, et ils ne veulent pas être embêtés entre deux scrutins. Combien d'élus locaux suivent aveuglément les propositions de leur Président (ou Maire) qui se fondent sur les rapports d'experts ? Voter et délibérer sont aujourd'hui des actes démocratiques complètement galvaudés, et tout le monde s'en accommode. Les plus indulgents diront "par habitude", les plus critiques "par facilité" et les plus objectifs "par immaturité politique". Je crois sincèrement que si je demandais autour de moi qui veut réécrire la constitution de notre République, les partants se compteraient sur les doigts d'une main.

Alors face à ce constat d'un peuple qui se complet dans cet asservissement inconscient et qui succombe à la dictature de l'émotion, est-ce encore bien utile d'appeler à réveiller les consciences ? Ceux qui s'y emploient ne sont-ils pas comme un individu qui voudrait empêcher seul qu'une foule se jette dans un précipice ? C'est possible quand le danger est perceptible, imminent, et c'est pourquoi quelques résistants trouvent des soutiens dans un pays occupé, mais ici le danger n'est pas palpable ; il faut pour le mesurer un effort que la paresse intellectuelle empêche d'effectuer.

C'est vrai que mes mandats d'élu local me placent dans une position d'observation remarquable. Depuis, 6 ans, le constat que fait Étienne Chouard dans ses conférences ou dans ses publications, je le fais moi aussi. Mais je n'ai plus son angélisme dans la capacité du peuple à se réapproprier sa souveraineté. Le peuple se satisfait qu'on lui dise ce qu'il veut entendre ... Et si ce qui est fait n'est pas satisfaisant, alors le peuple adoubera celui qui tiendra le bon discours. Certains cesseront d'y croire et se retireront de l'exercice démocratique, mais il restera toujours assez d'agneaux pour suivre le loup.

Commentaires

Attention ! vous voulez que le peuple vous déçoive, et vous analysez trop rapidement les résultats des élections. Le parti majoritaire actuellement, c'est le parti des abstentionnistes et leur message est le suivant : "à quoi ça sert que je vote, puisque aucun des "postulants représentants" ne me représente, que tous ces "représentants" soi-disant "opposés" dinent ensemble et pratiquent les mêmes distribution de logements, privilèges variés, emplois à leur sbires... on en découvre tous les jours... et pire, même s'ils sont honnêtes, vivent dans un autre monde : exemple mon député socialiste n'a jamais fréquenté autre chose que le CG, comme salarié ou comme élu... endogamie, népotisme... nous mélangeons tout, parce que tout cela n'est pas clair, complétement transparent et accessible et peut-être soupçonnons-nous plus que ce qui existe, mais on en a aussi assez des manœuvres politiciennes qui remplacent le "service du peuple" de gens soi-disant "à gauche".
Quand je vois la faiblesse des mesures prises par Mme Duflot quand elle était ministre du logement !!!! ah oui, dans l'opposition, elle était intelligente et pleine de bonnes idées... c'est le pouvoir ? même faiblard qui les grise et leur fait avaler des couleuvres ?

Écrit par : vieille dame | 29/10/2014

Je ne veux pas défendre Cécile Duflot, mais d'autres ministres sous Hollande ont du faire le choix de continuer à participer ou non à ses gouvernements ...
Être ministre, c'est accepter de se bagarrer tous les jours pour faire passer quelques miettes d'un programme politique. Dans l'ensemble, ça ne doit rien changer à l'image générale de la politique du gouvernement, chaque ministre qui a des projets à porter devant le faire sans impact. Pour les partisans d'un(e) tel(le) ministre, c'est évidemment une trahison.
Ne pas être ministre, c'est préférer représenter ses concitoyens, d'être le relais de leurs attentes au sein des assemblées d'élus. Or, en France, les assemblées sont impuissantes et ce sont les exécutifs qui décident seuls.

Écrit par : Laurent Dupont | 01/11/2014

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