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25/10/2014

IRRIFRANCE : 120 emplois sur Pauhan sont-ils menacés par la situation syrienne ?

Irrifrance est une success story industrielle dont la France aimerait multiplier les cas ; cette entreprise créée en 1967 à Paulhan s'appuie sur un réseau de 80 distributeurs dans 60 pays pour distribuer ses matériels d'irrigation ; Irrifrance est le leader européen sur ce secteur. Au printemps 2012, alors que  l'industrie française poursuivait sa lente descente aux enfers, Irrifrance comptait doubler son chiffre d'affaire d'ici 2016 et augmenter ses effectifs au rythme de 5 à 10 personnes par an (cf. Lettre M).

Irrifrance.JPG

L'export constitue le principal facteur de croissance pour l'activité d'Irrifrance (cf. article de la Lettre M de mai 2013), mais depuis deux ans cette volonté est contrariée par le contexte géopolitique. Et selon les informations apportées par le maire de Paulhan sur Radio Pays d'Hérault, c'est la personnalité de l'actionnaire d'Irrifrance, l'investisseur syrien Osmane Aïdi qui est en question. Cet ingénieur hydraulicien a étudié en France à l'Institut Polytechnique de Grenoble et il a obtenu un doctorat d’État à la Sorbonne en 1955. Mais Osmane Aïdi est aussi un très proche d'Hafez El-Assad, l'ancien Président syrien. A ses côtés, il a joué un rôle majeur dans les aménagement hydrauliques de Damas. Mais pour lui, il a aussi été son représentant officieux en France, jusqu'à posséder le groupe Royal Monceau et une chaîne d'hôtels de luxe (cf. article de Marianne et article de Libération).

Aujourd'hui, le conflit social dans l'usine d'Irrifrance à Paulhan ne peut pas être dissocié de cette dimension internationale. Depuis la guerre civile syrienne, le régime de Bachar El-Assad a causé la mort de 150.000 syriens, et nous devons au pouvoir en place à Damas une situation explosive au proche-orient. Dès 2011, Bachar El-Assad aurait du prendre acte des revendications de son peuple et procéder à des élections démocratiques. Au lieu de ça, cela fait 3 ans que la situation se dégrade en Syrie et que les effets de ce jusqu'au-boutisme dictatorial se sont étendus au pays voisins (Irak, Jordanie, Liban, ...). L'appréciation que fait la coface de la situation économique syrienne est très négatif, et tout semble suspendu à la fin de la guerre civile.

Je ne connais pas au moment d'écrire cette note la position d'Osmane Aïdi sur le régime du fils El-Assad ; je ne sais pas s'il réside à Damas et s'il soutient le régime, ou si au contraire il a pris ses distances et qu'il milite pour un retour à la paix. En tous cas, l'ONU, l'Union européenne et la France imposent des sanctions financières à la Syrie (cf. site Web de Bercy). Osmane Aïdi ne figure pas parmi les personnalités syriennes dont les avoirs sont gelés ou dont les activités sont réduites, mais son passé auprès de la famille El-Assad ne plaide pas en sa faveur.

Osmane_Aidi.jpg

Ancien protectorat français, les relations entre la Syrie et la France ont toujours oscillé entre le chaud et le froid. Les relations économiques entre les deux pays sont modestes, mais c'est surtout en matière culturelle que la France est présente en Syrie. La crise du canal de Suez en 1956 a refroidi les relations entre les deux États, mais aussi la guerre civile au Liban où la Syrie était l'envahisseur et où les militaires français défendaient les réfugiés palestiniens. Et depuis 2011/2012, la guerre civile en Syrie a constitué un point de non retour.

Les dirigeants de la société Irrifrance reprochent aujourd'hui au Gouvernement français de bloquer une garantie de la coface pour des investissements à l'étranger, mais ils reprochent aussi à la banque publique d'investissement (BPI) de ne pas faciliter l'obtention du crédit d'impôt compétitivité-emploi (CICE). Ces difficultés administratives sont elles liées à la personnalité (ou à la nationalité) d'Osmane Aïdi ? Si oui, alors il est nécessaire que le principal actionnaire d'Irrifrance lève les doutes. En tous cas, il ne faudrait pas que la mobilisation des citoyens et des élus (une manifestation de soutien est prévue pour le mardi 28 octobre) soit détournée de sa finalité sociale.

Car la société Irrifrance a tous les atouts pour se développer ; elle investit dans la R&D, elle possède des brevets, elle commercialise des produits high-tech, elle ne manque pas de débouchés et ses employés qualifiés sont attachés à leur entreprise. Il faut par contre dépasser ce problème d'actionnariat, ne pas laisser le chantage politique (d'un côté ou de l'autre) détruire un outil industriel prometteur.

Commentaires

Le 2 juillet 2014 en commission économique de l'Assemblée nationale, le député de la 5ème circonscription de l'Hérault, le socialiste Kléber Mesquida a interpellé Fleur Pellerin, secrétaire d’État chargée du Commerce extérieur. Les propos repris ici sont extraits de prises de parole parfois plus longues.

[Kléber Mesquida] : Madame la ministre vous avez parlé de la faiblesse des exportations ainsi que de la priorité que vous voulez accorder à l’appareil productif. Je vous propose de passer des intentions aux actes à partir d'un exemple très précis.

La société Irrifrance est spécialisée dans l’irrigation raisonnée, elle emploie 100 salariés, 30 contrats à durée déterminée et travaille beaucoup à l’export. J’ai rencontré personnellement les représentants des ministères de l’agriculture du Maroc et de l’Algérie au salon de Villepinte, ils sont très intéressés par ce matériel français.

Cette société a actuellement des marchés en cours avec l’Algérie et la Turquie. J’avais saisi M. Pierre Moscovici en juin 2013 afin que la Coface accorde sa garantie, sachant que cette entreprise a été recapitalisée sur fonds propres à hauteur de 2,4 millions d’euros sur 6 millions d’euros, sans aide de l’État. Je vous ai également saisi de cette question le 25 avril dernier mais je n’ai toujours pas obtenu de réponse à ce jour. Irrifrance risque de perdre des emplois car elle ne peut assurer son développement à l’export. Lorsqu’on tient des propos aussi ambitieux que les vôtres, et je les soutiens, il faut aussi que l’administration soit assez vigilante et attentive pour répondre à ces demandes concrètes.

[Fleur Pellerin] (...) J’en viens aux réponses sur le commerce extérieur. Il y a effectivement beaucoup d’acteurs publics en charge du soutien à l’export et la question de la rationalisation se pose. Les régions rurales, qui ont des compétences pour leur développement économique mais sont en retard en matière d’internationalisation, sont censées élaborer un plan régional d’internationalisation des entreprises (PRIE), et certaines ne l’ont pas encore fait. Le fait que beaucoup d’acteurs sont en jeu n’est pas forcément un mal, et de bonnes initiatives peuvent émerger. L’essentiel est d’avoir une meilleure coordination et une meilleure lisibilité pour les entreprises : un guichet unique sur Internet pour répondre à leur besoin en matière d’exportation – mentorat, prêt, aide de trésorerie – serait bienvenu pour les rediriger vers les acteurs compétents – BPI France, Coface, chambres de commerce, etc. Ce sera un point d’entrée et un premier progrès.

À l’international, en tout cas, la coordination se fait de manière pragmatique avec les ambassades, qui ont reçu des instructions pour mieux coordonner les services. Lorsque les entreprises ont l’habitude de travailler en collaboration avec l’ambassade, elles disent en être plutôt satisfaites : les problèmes logistiques se règlent avec l’attaché douanier ; les problèmes de règlementation avec l’attaché fiscal et juridique ; les problèmes de financement avec un agent de la BPI ou d’Ubifrance. Rassembler toutes les composantes de la diplomatie économique au Quai d’Orsay a permis d’apporter cette coordination naturelle.

http://www.assemblee-nationale.fr/14/cr-eco/13-14/c1314103.asp

Écrit par : Laurent Dupont | 26/10/2014

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