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23/05/2012

Comment ne pas parler de croissance ?

Bon, ne pas avoir un avis sur la croissance passerait presque pour du crypto-sarkozisme ; alors je vais me m'en méler un petit peu ...

Tout d'abord, de quoi parle-t-on exactement quand on évoque la croissance ? Non, malheureusement, il ne s'agit pas de la croissance d'un indicateur de qualité de vie ... Il s'agit de la croissance du fameux PIB, cet indicateur de l'activité économique nationale. Le PIB mesure la richesse produite annuellement par tous les acteurs économiques d'un pays, qu'il s'agisse de la production de biens comme de services. Pour tous ces produits commercialisés par des entreprises Françaises, le PIB mesure la plus-value économique, c'est à dire la différence entre le prix où le produit est vendu et ce qu'il a coûté pour être produit et commercialisé.

Alors comment faire croître ce PIB ? Plusieurs axes sont envisageables. Tout d'abord, il y l'augmentation de la consommation. Par exemple, la prime à la casse sur les automobiles stimule les ventes de voitures et augment donc mécaniquement la valeur ajoutée de l'industrie automobile. La baisse de la TVA est aussi un stimulus pour consommer plus, et c'était par exemple le pari fait sur la baisse de la TVA dans la restauration ... Mais pour que les ménages et que les entreprises consomment plus, il faut aussi que leur pouvoir d'achat augmente. Autre axe possible, augmenter la part de la production nationale. En effet, si on relocalise des acteurs économiques (industrie, agriculture, ...), par exemple en achetant ses haricots verts via des circuits courts plutôt que dans des grandes surfaces qui les importent du bout du monde, alors c'est un apport immédiat de PIB. Mais il y a aussi d'autres axes envisageables, par exemple en faisant baisser les coûts de production (en tirant les prix des fournisseurs vers le bas, en réduisant la masse salariale, ...,) ou en appliquant un peu d'inflation.

En résumé, la croissance du PIB passe soit par une hausse de la consommation des ménages (et des professionnels), soit pas une hausse des parts de production nationale, soit par une baisse des coûts de production, soit par une hausse des prix de vente. Aussi, quand François Hollande parle de croissance à ses partenaires du G8 ou de l'Union Européenne, chacun peut y voir une stratégie spécifique

Alors la croissance du PIB réduit-elle les déficits publics ? Si on prend les finances publiques en France (Etat, collectivités locales et protection sociale), elles ponctionnent environ la moitié du PIB annuel de la France. Si ce PIB augmente, alors les recettes publiques augmentent mécaniquement (au travers des impôts, des taxes et autres cotisations sociales). Un seul problème, résorber les déficits publics ne signifie pas que l'on résorbe la dette ! Or, la principale composante de cette dette publique provient de l'intérêt de cette dette ... Et comme on emprunte du capital pour rembourser ces intérêts, c'est une spirale infernale dont personne ne sait comment en sortir ; sauf à annuler toutes les dettes et repartir à zéro.

Une anecdote à ce sujet, quelqu'un m'illustrait récemment ce mécanisme de déviance du capitalisme financier en évoquant des enfants qui jouent aux billes. Au départ, les gamins ont tous autant de billes, mais au fur et à mesure de la partie les joueurs sortent du jeu parce qu'ils ont perdu toutes leurs billes et il ne reste à la fin qu'un seul joueur assis sur un tas de bille mais avec personne pour jouer avec lui. Là, il pourrait prêter des billes à ses copains (voire avec un intérêssement à la clé ;-), mais si les autres sont moins bons que lui, alors ils vont continuer de perdre et ils lui devront de plus en plus de billes qu'ils n'ont plus. En réalité, la solution la plus raisonnable qui se réalise d'ailleurs à la fin de chaque partie de jeu, c'est de redistribuer les billes et de recommencer une partie. Ah oui, ceux qui ont perdu peuvent aussi menacer (ou dérouiller) l'heureux gagnant et le dépouiller de toutes ses billes ...

Autre question d'actualité, la croissance du PIB génère-t-elle de l'emploi ? Alors là c'est très très incertain ... En réalité, les plus-values des entreprises se font de plus en plus au travers d'efforts de compétitivité. Pour construire plus de voitures, une entreprise automobile n'a pas forcément besoin de beaucoup plus d'employés ; entre des modulations optimales de la durée du travail et un recours généralisé à la robotique, la création d'emplois nouveaux n'est pas immédiate. Par contre, l'emploi peut tirer bénéfice d'une relocalisation des acteurs économiques. Quand un industriel décide de quitter la Chine ou un autre pays émergeant pour relocaliser son usine dans l'hexagone, alors cela créée de l''emploi net.

Mais paradoxalement, la création d'emploi peut même faire décroître les plus-values des entreprises. Par exemple en agriculture, le recours aux machines plutôt qu'aux ouvriers accroît immédiatement les bénéfices. Mais le viticulteur qui privilégie la récolte à la main plutôt qu'avec la machine à vendanger ne recherche pas la croissance à court terme.

Il reste aussi la question de la démographie, quelle articulation avec la croissance ? La croissance démographique ne génère pas systématiquement de la croissance économique, et il suffit de regarder le tiers-monde pour se rendre à l'évidence. Et à l'inverse, l'Allemagne témoigne qu'une nation qui fait de la croissance économique ne répercute pas directement ces gains de qualité de vie en croissance démographique.

Concernant la France, le lien est réel dans les deux sens. La population active (capacité productive) et la population totale (capacité consommatrice) augmentent chaque année, et le PIB par habitant croît régulièrement. Mais ces courbes qui affichent des pentes croissantes parallèles ne reflètent pas la mauvaise répartition des richesses produites.

Alors faut-il continuer à focaliser le discours politique sur la croissance économique ? Comme si c'était l'arme absolue pour remédier à tous nos maux ... Je préfère que nous prenions les choses séparément : que fait-on de la dette, comment créer de l'emploi, comment assurer à tout le monde un revenu minimum qui lui permette de faire vivre sa famille, etc.

Et sans oublier notre empreinte écologique !

Commentaires

Effectivement la croissance en elle même ne veut rien dire.
Comme dans l'histoire des billes la question est l'équité et le partage. On peut aussi reprendre le petit prince et celui qui comptait les étoiles ( cela ne sert évidemment à rien ).Sauf que "discours pseudo mathématique" aidant des évidences sont reléguées à des chimères de doux rêveurs ou d'utopistes afin qu'un système dont on voit les limites perdure. Or il faudra bien sortir du déni .Je pense que quand François Hollande amène un discours sur la croissance sur la scène européenne c'est aussi un moyen de développer les thématiques de solidarité et d'équité qui sont en réalité la seule manière de s'en sortir puisque nous sommes sur le même bateau. Angela Merkel qui le sait bien ne s'y trompe pas et l’entend bien comme un discours politique. Malheureusement , il n'est pas encore dans l'air du temps de mettre en avant le partage et la maîtrise des ressources comme finalité politique....

Écrit par : patrick | 25/05/2012

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